48e ÉDITION – 28 JANVIER > 31 JANVIER 2021
 
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48e ÉDITION – 28 JANVIER > 31 JANVIER 2021

Le mot du directeur Artistique

Un changement de paradigme

Un changement de paradigme, voilà ni plus ni moins la situation que traverse le monde de la bande dessinée depuis une quinzaine d’années : adaptations cinématographiques en série, explosion de foyers émergents dans des pays auparavant dépourvus de culture du médium, multiplication des genres, des styles, des publics, des croisements culturels et des métissages formels… Dans ce paysage changeant, la France occupe une place unique.

L’espace francophone est en effet le seul des trois grands foyers historiques à s’être très tôt intéressé aux créations étrangères, à les importer et à les traduire. Dans le même temps, et à de rares exceptions, les éditeurs américains et japonais s’intéressaient exclusivement à leur création locale. C’est ainsi, le temps aidant, que la France est parvenue à cristalliser la plus riche des propositions de lecture, et que son marché est devenu l’un des laboratoires formels les plus exaltants.

La bande dessinée a assurément passé son premier siècle d’existence sous le radar des enjeux industriels, économiques, et culturels. Mais en passant de 700 publications par an en 1995 à plus de 5 000 en 2005, la situation au XXIe siècle a bel et bien changé. En 2018, le chiffre d’affaires de la bande dessinée a poursuivi sa croissance, avec 3 ou 4 % annoncés, alors que celui du livre régresse depuis six ou sept ans (on parle de 1 % par an). Le manga connaîtra peut-être une croissance à deux chiffres alors que ses ventes ne cessent de décroître depuis 2010 au Japon. Avec le succès d’Avengers 3, c’est désormais quatre des dix films les plus rentables de l’histoire du cinéma qui sont issus de la bande dessinée, alors qu’il n’y en avait pas un seul il y a une quinzaine d’années. 

Assurément, le temps de la légitimation est dépassé. Après avoir, des années durant, milité pour faire entrer le 9e art dans le giron des formes d’expressions respectées et respectables, le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, l’événement de référence en France, doit assumer son rôle : il est devenu le seul endroit au monde où l’ensemble de la production internationale, passée, présente et dans une certaine mesure également à venir, se croise. C’est pour cette raison qu’il peut prétendre au titre de plus important hub international de ce médium et qu’il doit continuer de capitaliser sur des acquis historiques afin de s’ériger, chaque année, comme la vitrine de la création contemporaine la plus complète possible.

On ne force pas une curiosité, on l'éveille.

Quelles sont les prochaines étapes de cette évolution ? La première tient probablement à l’extension des horizons de lecture, au besoin de retisser des liens entre les communautés de lecteurs. La diversification qu’a connue la bande dessinée dans les années 1990 et 2000 ne s’est pas faite sans acrimonie entre les anciens et les modernes : le roman graphique s’est opposé au format cartonné, l’esthétique libre au réalisme, le récit intime à l’aventure, le manga au reste de la production. Cette guerre de chapelle inévitable donnait à réfléchir mais invitait les lecteurs à choisir un camp et à s’y cantonner. Un dommage collatéral qui se résorbe lentement mais que le marché paie encore maintenant.

Ces oppositions sont terminées, en témoignent les profils des éditeurs majeurs, capables d’une biblio-diversité impensable il y a vingt ans. Pour autant, le milieu de la bande dessinée reste l’un des univers culturels les plus clivés qui soient. Si les mots ont un sens, comment expliquer l’usage des termes « manga », « comics » ou « roman graphique », et non ceux de « bande dessinée japonaise », « américaine » ou « intimiste », comme cela se pratique dans toutes les autres industries culturelles ? Personne n’est dupe : si les nouveaux acteurs ont choisi à l’époque d’évacuer la référence à leur médium de prédilection, c’était précisément pour récuser leur appartenance au genre de la bande dessinée – du moins stricto sensu. La question qui doit se poser aujourd’hui est comment a-t-on pu donner autant d’importance à ce qui n’est que particularismes, au point de se débaptiser ?

En jouant des coudes pour faire émerger de nouveaux genres dans un milieu conservateur, l’édition de bande dessinée francophone a réussi à se placer dans une situation paradoxale. Elle a démultiplié les livres et les lecteurs, mais a créé des profils monolithiques, bridés dans leur curiosité. Cette situation est heureusement en train d’évoluer. Les lecteurs de bande dessinée achètent de plus en plus de livres différents et personne ne se pose plus la question de savoir s’il faut ranger Jiro Taniguchi dans les mangas ou les romans graphiques. Certains diront que les frontières sont devenus floues. Faux, c’est l’arbitraire des stigmatisations passées qui s’érode peu à peu. 

Dans cette évolution, le Festival d’Angoulême compte jouer son rôle d’accélérateur, de plate-forme de rencontre des genres et des cultures. Depuis la 46e édition, l’événement a accru sa surface d’exposition et fait passer son espace dédié au manga de 1 000 à 2 500 m2. Certes, nos « bulles » restent encore structurées autour du fait culturel, à regret. Le challenge de demain sera de convaincre les éditeurs, encore frileux, de se mélanger dans des espaces décloisonnés, réunis autour d’un lien éditorial qui ne serait plus celui de la culture d’origine.

La surface d’exposition dédiée au Marché International des Droits et aux pavillons internationaux a doublé également. Cette deuxième initiative marque l’ambition du Festival, et du Centre national du livre et de la Région Nouvelle-Aquitaine, de placer l’exemplarité du marché francophone au cœur des réflexions professionnelles de demain et d’échanger autour des notions de savoir-faire, de philosophie et de fonctionnement industriel.

Accroître l’éclectisme et la transversalité, construire un répertoire d’outil critique, devenir une place de célébration festive et de business, au service de l’un des médiums les plus fédérateurs du XXIe siècle naissant, voilà le programme du Festival à l’orée de ses 50 ans.

Le siècle de la Bande Dessinée

Et si ce n’était pas “l’année”, mais “le siècle de la bande dessinée” qu’il convenait de célébrer ? Alors que le ministère de la Culture lance son programme BD2020, il apparaît indispensable de se projeter plus loin. Tout d’abord, cette reconnaissance institutionnelle n’arrive pas par hasard : elle couronne vingt années de croissance quasi continue et hors norme. Avec des ventes en hausse de plus de 10% cette année encore, la bande dessinée s’affirme comme l’exception du secteur livre, et plus largement des supports physiques liés aux industries culturelles.

Comment expliquer l’engouement aussi miraculeux qu’inattendu pour ce médium vieux d’un siècle, encore dépendant d’un archaïque papier et d’un réseau de points de vente ayant pignon sur rue ? Surtout, comment expliquer que ce vestige de la révolution industrielle ait pris son envol au moment précis où s’amorçait la transition numérique ? Soit un contexte qui aurait dû lui nuire, alors que se multipliaient les vents contraires et que s’accélérait la concurrence des divertissements et des réseaux de distribution, bousculant au passage cet ancien monde auquel la bande dessinée appartient.

Les raisons d’une telle anomalie sont bien sûr multiples. Une première piste de réponse semble se dessiner avec l’effet de rattrapage que connaît son économie. Le mépris que la bande dessinée a connu et qui a entravé son développement au cours du XXe siècle a cédé subitement il y a vingt ans, sous la pression d’une nouvelle scène éditoriale et artistique. A la manière d’un pays en voie de développement qui entrerait soudain dans La mondialisation, son économie a été littéralement propulsée. Aujourd’hui, ce cycle de rattrapage touche à sa fin et ses effets s’atténuent, même si la diversification des formats et des publics suffit encore à expliquer la bonne santé des sociétés d’édition.

Une autre piste pourrait être avancée, plus philosophique celle-là : et si la bande dessinée était en phase, par nature, avec le XXIe siècle ? Nul ne peut ignorer qu’il existe parfois une relation ontologique entre un art et son époque. Le cinéma en est l’exemple le plus récent, médium par excellence de l’âge industriel et de sa civilisation. Son système de création industriel par essence, sa naissance capturant la vie à l’usine par les frères Lumière, et sa maturité précipitée par la dénonciation de la plus barbare des industrialisations, celle de la mort en 1945, convergent pour démontrer qu’il existe parfois une osmose unique entre un médium et la civilisation qui l’enfante.

Personne ne peut encore dire quel Art incarnera l’ère digitale (le jeu vidéo ?), ni même s’il est advenu ou encore à inventer. Ce qui semble assuré, en revanche, c’est que l’image sera le verbe du XXIe siècle. L’hégémonie de l’écrit appartient au passé. Or, pour traverser cette époque de transition, et en attendant l’éclosion de l’Art qui sera par essence celui de la civilisation numérique, la bande dessinée pourrait être l’un des vieux médiums, si ce n’est le médium le plus pertinent.

Pertinent tout d’abord parce qu’il accompagne lumineusement l’adaptation à ces nouvelles interactions humaines qui ne savent plus conjuguer le mot sans l’image. Pertinent surtout parce qu’il permet de songer aux nouvelles formes poétiques qui pourraient s’épanouir dans les esprits de demain. Paul Valéry remarquait que l'on s’est trop longtemps servi du langage comme d’un instrument, tout en négligeant sa fonction poétique. Alors que l’image a de tout temps coexisté plus ou moins pacifiquement avec l’écriture, cet engouement pour le 9e art, particulièrement dans son rapport au réel, n’est pas sans questionner le lien du médium à l’époque. Et si la bande dessinée portait en elle quelques-uns des germes des futures structures de notre pensée ? Et si elle augurait des changements de l’expression de notre sensibilité, de notre rapport aux autres et au monde ? Une année ne suffira jamais à faire le tour de ces questions.

STÉPHANE BEAUJEAN • DIRECTEUR ARTISTIQUE