LA BANDE DESSINÉE ARGENTINE VUE PAR JOSÉ MUÑOZ

Composé par le président du jury de ce 35e Festival, un panorama subjectif et affectif de près d’un demi-siècle de bande dessinée argentine.

Le maître argentin José Muñoz est un auteur soutenu de longue date par le Festival d'Angoulême. Avant de se voir attribuer en janvier dernier le Grand Prix de la Ville d'Angoulême, il avait, performance rare, décroché par deux fois, en compagnie du scénariste Carlos Sampayo, le Prix du meilleur album étranger : en 1978 pour Alack Sinner aux éditions du Square, puis en 1983 pour Alack Sinner : Flic ou privé, chez Casterman. Sans oublier une exposition, qui lui avait été consacrée à l'Hôtel Saint Simon en 1996.

 

C'est dire qu'Angoulême avait d'emblée perçu, dès lapublication de ses premiers albums européens voilà bientôt trois décennies, à quel point l'empreinte et l'influence de cet auteur d'exception serait décisive pour toute la génération d'artistes qui allait porter ce qu'on appelait alors la bande dessinée adulte. Une intuition très largement confortée depuis. L'impact de Muñoz - virtuose du noir et blanc, styliste d'une rare exigence, mais aussi narrateur radical revendiquant une pratique engagée de la bande dessinée, au sens idéologique du mot - s'est avéré majeur pour de nombreux auteurs (Baudoin, Baru, de Crécy, Matsumoto Taiyo et beaucoup d'autres), et au-delà pour une bonne partie de la bande dessinée contemporaine.

 

© Breccia - Casterman / Muñoz

Retour donc sur un parcours d'auteur exceptionnel, à l'occasion de ce 35e Festival, dont José Muñoz assure la présidence du jury. Pour la circonstance, plutôt que de présenter une exposition de ses seules images, le dessinateur a souhaité superviser une anthologie transversale, surprenante et passionnée, au cœur de la bande dessinée argentine et de son histoire. Il ne s'agit pas là d'un regard encyclopédique, mais bien davantage d'un témoignage subjectif, produit d'une démarche sentimentale voulue et assumée : l'hommage ému de Muñoz au pays de ses racines, à ses maîtres et à ses lectures...
Plus de deux cents dessins et planches originales sont ainsi présentées et commentés par le dessinateur, qui met en lumière non seulement le contexte sociopolitique et culturel de leur parution, mais aussi l'importance affective qu'ils revêtent à ses yeux. Une initiative à la fois rare et éclairante : elle permet littéralement de remonter aux « sources imaginaires » de toute son œuvre. La première partie de l'exposition met en valeur des revues des années 30 à 60 (Aqui Esta, Patoruzù et Rico Tipo), méconnues en Europe, dont le tirage dépassait parfois les 300 000 exemplaires. Mélange détonnant d'illustrations humoristiques, de bandes dessinées d'aventures et d'histoires aux préoccupations plus sociales... Le public français va notamment enfin découvrir les strips de l'indien Patoruzù dessinés par Quinterno, que Goscinny avait lus enfant et qui pourrait bien lui avoir inspiré certains aspects d'Astérix...
La deuxième partie se concentre sur les revues Patoruzito, Misterix, Hora Cero et Tia Vicenta - du milieu des années 50 aux années 70. Cette période exprime une forte influence de la bande dessinée nord-américaine, mais aussi les changements et innovations provoqués par l'arrivée en Argentine de jeunes auteurs italiens (notamment Hugo Pratt et Alberto Ongaro) et l'affirmation de jeunes talents argentins tels que Solano Lopez, Vogt, Zoppi, Carlos Cruz et Alberto Breccia, l'Uruguayen adopté. Sans oublier l'extraordinaire créativité et production du scénariste Héctor Oesterheld. Outre la redécouverte de L'Eternaute, bande dessinée « culte » en Argentine, sont exposés des aquarelles inédites d'Hugo Pratt et des travaux d'Alberto Breccia encore inconnus en Europe.
Après une troisième partie dédiée aux années dites « des survivants » et correspondant à la fin de la dictature en Argentine, José Muñoz a tenu à mettre en lumière des créations plus récentes : zoom sur des auteurs-phares tels que Quino avec Mafalda, Copi avec La femme assise ou la dessinatrice Maitena, aujourd'hui traduite dans le monde entier. Mais place aussi, dans cette quatrième partie, à la jeune génération de la bande dessinée argentine, née entre 1975 et 1990, riche d'une bonne vingtaine de talents hors norme. Un travail aussi passionnant qu'inédit : jamais encore cette vingtaine d'auteurs, fleuron de la jeune école de Buenos Aires, n'avait été présentée au public européen.

© Glénat / Quino - Copi

La cinquième partie de l'exposition enfin, en forme de bouquet final, rend hommage aux cinquante années d'activité artistique et littéraire de José Muñoz lui-même. Dès 1958 (il a 15 ans !), il assiste Solano Lopez dans la réalisation de L'Eternaute, puis dessine des épisodes d'Ernie Pike aussi bien que de Precinto 56, ainsi que d'autres travaux de commande. Exilé en Europe, il y rencontre Carlos Sampayo, qui devient son scénariste principal. Ensemble, ils créent le désormais mythique d'Alack Sinner, principal personnage d'une comédie humaine crépusculaire et magnifique où s'entremêlent les figures du roman noir, de l'engagement politique, de la ville et de la musique.

Le parcours d'auteur exemplaire de Muñoz, emblématique de ce que peut dire et montrer la bande dessinée adulte au meilleur d'elle-même, le conduit à signer plus de vingt livres : la série Alack Sinner, mais aussi Sophie, Billie Holiday, Jeux de Lumières, Panna Maria avec Jerome Charyn, pour n'en citer que quelques-uns. À l'occasion du Festival, le public pourra également découvrir les planches originales de sa nouvelle réalisation, consacrée à la biographie du légendaire Carlos Gardel.

 

La conception de cette grande exposition a bénéficié du concours de l'écrivain Juan Sasturain (par ailleurs scénariste de Perramus dessiné par Alberto Breccia), du dessinateur Lucas Nine et de l'éditeur Giusti Zuccato, également commissaire de l'exposition.

 

EXPOSITION LA BANDE DESSINÉE ARGENTINE
VUE PAR JOSÉ MUÑOZ - UNE HISTOIRE MULTI-ETHNIQUE

 

CNBDI, du jeudi 24 au dimanche 27 janvier 2008,

de 10h à 19h

 

Commissariat : Giusti Zuccato
Scénographie: Mélanie Claude
Production : Festival international de la bande dessinée

 



Mercredi 09 2008
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