Tout Spiegelman !
26 janvier 2012 18h10
© ©Jorge Alvarez

Le bâtiment Castro accueille la somptueuse exposition consacrée à Art Spiegelman, le président du jury du Festival 2012.

On ne voit que son célèbre chapeau noir émerger. Art Spiegelman vient d’arriver au bâtiment Castro pour inaugurer son exposition. Mais voilà le dessinateur happé par une meute de journalistes. “Monsieur Spiegelman, Monsieur Spiegelman !”. Peine perdue, Laurent Wauquiez, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, et grand fan d’Art Spiegelman l’a accaparé. La discussion s’engage entre les deux hommes, et le président du jury 2012 offre une visite commentée à son visiteur.

C’est la première chose qu’a faite Art Spiegelman, en arrivant à Angoulême : visiter l’exposition qui retrace son travail. Mais l’artiste n’est pas là pour s’admirer. Précis, il rectifie l’ordre de deux revues, puis prend le temps de raconter longuement le sens de ses planches si célèbres à une télévision française.

Maus, un survivant raconte est un passage extraordinaire de cette exposition. Etalée sous les yeux des visiteurs... plus d’une centaine de planches. Avec, en regard, certains calques, certaines esquisses, des brouillons. Apparaît alors tout le travail de recherche du dessinateur. Les élans, le mouvement, comment seront découpées certaines pages. La création de cette page si troublante, où Spiegelman, qui se représente en souris à sa table de dessin, émerge d’un tas de cadavres entassé : des déportés exterminés. Un peu plus loin, ce croquis au simple stylo d’une souris qui hurle. On ne voit qu’elle. L’agrandissement frappant d’une case du chapitre “Le temps passe”, où le père d’Art Spiegelman raconte comment sont éliminés les déportés. Dans une des vitrines, la photo du grand frère du dessinateur, supprimé par la tante qui le gardait pour lui éviter la déportation. Et l’acte administratif qui envoya Anna et Wilhelm, le père et la mère d’Art Spiegelman, dans les camps. Impressionnant.

Mais le travail d’Art Spiegelman ne s’arrête pas là. Et le parcours de l’exposition permet de mettre en valeur le parcours de l’artiste. A l’entrée, un mur... d’emballages de chewing-gum, de la marque Topps – devenus en français « Les Crados ». Art Spiegelman évoque, en souriant, ce drôle de mécène : en lui commandant des images pour illustrer des centaines de paquets, la marque va lui permettre de traverser ses années de vaches maigres, sans jamais abandonner l’illustration. Le début de l’exposition évoque aussi les années soixante-dix : c’est la période Breakdowns, née de l’immersion en profondeur d’Art Spiegelman dans la contre-culture américaine. Les histoires courtes parues dans Short Order Comix et Arcade sont republiées dans cet ouvrage où le découpage des cases traduit la dépression nerveuse (breakdown, en anglais) de l’artiste.

Ce travail autobiographique imprègne toute l’oeuvre d’Art Spiegelman. Après Maus, la maison d’édition Panthéon lui propose de republier Breakdowns. Le dessinateur choisit de proposer des planches originales, selon un concept ingénieux. Il dessine des combinaisons de cases modulaires, qu’il peut ensuite remonter à sa guise, comme au cinéma avec des rushes. La même histoire sur le suicide de sa mère, qui le pousse à écrire compulsivement (Hell Planet) prend ainsi une tournure différente selon la mise en place choisie. En miroir, un espace consacré à A l’ombre des tours mortes illustre encore une fois la science du découpage d’Art Spiegelman. L’ouvrage est écrit comme une réaction viscérale au choc des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, et à leur récupération politique. On peut y admirer la célébre couverture des tours noires sur fond noir réalisée pour la Une du New Yorker. “Le désastre est ma muse”, déclarait le dessinateur, à la sortie de ces planches, publiées initialement dans le journal allemand Die Zeit, en 2002 et 2003.

Œuvres pour enfants, dessins de presse, la dernière partie de l’exposition illustre deux autres pans de l’activité d’Art Spiegelman. Avec sa femme, Françoise Mouly, il publie des récits dessinés pour le jeune public (Little Lit, entre 2000 et 2003). Dans les années 90, Art Spiegelman dépoussière également les Unes du New Yorker, fameux hebdomadaire américain. Tirage gigantesque : un juif hassidique en train d’embrasser une plantureuse femme noire. C’est la St Valentin, mais le quartier de Crown Heigts, à Brooklyn, est violemment perturbé par des tensions raciales entre communauté. La Une fera controverse pendant des semaines. De même, ce dessin montrant un président américain qui s’exprime au micro. Ceux des journalistes pointent... vers la braguette de l’homme le plus puissant de la planète. C’est l’affaire Bill Clinton.

Tout à la fois chroniqueur, biographe, historien, critique, Art Spiegelman, en s’immergeant au cœur de quelques-unes des convulsions majeures du XXe siècle, est définitivement entré au Panthéon de l’histoire de la bande dessinée.

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