Interview Baru
08 avril 2010 15h50
Baru

Quelques semaines après avoir été couronné par le Grand Prix de la Ville d’Angoulême, Baru raconte ce qu’a été pour lui ce moment-clé de sa vie d’auteur, et évoque quelques-unes de ses réflexions de futur président du jury.

L’académie des Grands Prix du 37e Festival international de la bande dessinée vous a décerné le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en janvier 2010. Que faisiez-vous lorsqu’on vous a appris la nouvelle ?

Baru : Je me souviens que je me trouvais au théâtre d’Angoulême pour la projection du film Génération Baru qui m’était consacré, avec l’auteur du film, Jean-Luc Muller, et quelques copains, dont Yan Lindingre et Denis Robert. Il était prévu que je parle à la fin de la projection, mais on m’a appelé pendant le film pour m’annoncer que je venais d’être choisi, et qu’on m’attendait au bureau du Festival. Nous avons demandé à l’équipe du théâtre de bien vouloir nous excuser auprès du public, en indiquant la raison de notre absence. Mais sur le chemin, on s’est souvenu que l’info devait absolument rester confidentielle jusqu’à la cérémonie de remise des prix, un peu plus tard dans la journée. Alors il a fallu d’urgence revenir sur nos pas, pour demander aux gens du théâtre de tenir absolument leur langue et d’inventer une autre excuse ! C’était amusant.

Qu’avez-vous ressenti à l’annonce du prix ?

Baru : Sur le moment, je me souviens avoir dit : ouf !

C’est-à-dire ? Vous vous attendiez à être désigné ?

Baru : C’est un peu plus compliqué. Il y avait quelques années déjà que mon nom circulait pour le Grand Prix, je le savais par diverses indiscrétions. Mais en même temps, je ne voyais toujours rien venir et j’avais presque fini par me résigner à passer à la trappe, comme cela s’était déjà produit pour d’autres auteurs. Je me disais : ma foi, tant pis. Alors, le fait de voir ce Grand Prix m’arriver finalement, c’était une sensation un peu étrange. Mais très très agréable : si je réfléchis deux secondes à l’identité de ceux qui ont décidé de m’offrir ce prix… c’est énorme ! Ce qui m’a presque fait sourire, c’était d’imaginer qu’ils me l’avaient peut-être donné pour se débarrasser de mon cas, et pouvoir enfin passer à autre chose !

En quoi était-ce énorme, exactement ?

Baru : Ce qui est énorme pour un auteur comme moi, c’est de se voir conférer un statut, une reconnaissance. Nous sommes quelques-uns, comme ça, à ne pas être de gros vendeurs de livres, mais à avoir… disons, une influence. L’éthique du Grand Prix, c’est de signaler la contribution d’un auteur à l’évolution de la bande dessinée. C’est une manière de dire publiquement que j’ai contribué, par mon travail, à élargir le champ des possibles. Et ça, ce n’est vraiment pas une chose habituelle – d’autant que nous ne sommes pas très nombreux à pratiquer une forme de bande dessinée qui s’efforce de montrer le réel de façon tangible, de témoigner de ce que j’appelle la marche du monde. C’est en ce sens que ce Grand Prix me fait très plaisir, et que j’en suis très fier.

Quelles ont été les réactions à cette récompense dans votre entourage professionnel et personnel ?

Baru : Beaucoup de mes amis dessinateurs m’ont félicité, que ce soit les auteurs proches de ma façon de travailler ou ceux avec qui je partage une connivence parce que nous avons plus ou moins débuté en même temps – je pense à des gens comme Juillard, Chauzy, Davodeau, Margerin, Jean-Claude Denis, Florence Cestac, Max Cabanes… Et puis il y avait mes amis et ma famille, chez qui la réaction unanime a été : enfin ! Eux étaient tous enthousiastes, bien sûr.

Etre le plus récent lauréat du Grand Prix de la Ville d’Angoulême fait de vous le président du jury du 38e Festival de janvier 2011. À ce titre, vos prises de parole publiques seront un peu celles d’un ambassadeur de toute la bande dessinée. Comment envisagez-vous ce rôle ?

Baru : Je n’en ai pas une idée très claire. Disons que je vais m’efforcer d’être responsable de mes propos. Et sans doute m’efforcer de partager mes perceptions de la bande dessinée, mes analyses. Je trouve par exemple très pauvre le discours savant sur la bande dessinée, et assez médiocre au niveau de ses ambitions. Il me semble que c’est un point de débat qui mériterait d’être soulevé.

Et pour le reste ? Comment imaginez-vous votre future exposition, ainsi que la carte blanche qui vous est offerte par le Festival ?

Baru : J’aimerais bien parler de rock’n’roll. Signaler de façon forte la proximité du rock et de la bande dessinée. À mon sens, les deux viennent du même endroit. Un endroit qui n’est pas culturellement dominant, mais qui s’adresse à une autre sphère que celle du verbe. La bande dessinée est une affaire de corps, c’est une expérience sensorielle et émotionnelle, exactement comme l’est le rock. Pour moi, c’est un support très important. Il y a toujours du rock dans mon environnement lorsque je travaille, il me semble que la présence de la musique contribue à tendre la manière dont je dessine. Alors je réfléchis à ce qui pourrait être, lors du prochain Festival, cette convergence de la musique et du dessin. Mais la manière de concrétiser cette idée n’est pas encore très précise dans mon esprit, ne serait-ce que parce que le temps de la création graphique et de la musique n’est pas le même.

La question sociale est centrale dans votre travail, allez-vous faire en sorte qu’elle soit également représentée lors du prochain Festival ?

Baru : J’y réfléchis aussi, en effet. Cela pourrait par exemple passer par le patrimoine. Par le passé, le Festival a chanté Pilote ou Métal Hurlant, mais à ma connaissance n’a jamais chanté Vaillant, un journal de bande dessinée qui avait une forte dimension sociale. Dans un autre registre que celui du patrimoine, le prochain Festival pourrait aussi fournir l’occasion de faire le point sur ce qu’est aujourd’hui, collectivement, la bande dessinée engagée. Je ne pense pas nécessairement à mon propre travail, car au fond je n’ai pas nécessairement envie de me mettre moi-même en scène, mais à tous ceux qui travaillent dans le même sens que moi, des auteurs comme Davodeau, Larcenet, Joe Sacco, Squarzoni…

Les tenants d’un travail à vocation politique ?

Baru : Politique, oui, pas politicien – et même s’il ne faut pas trop se leurrer non plus sur la capacité de la bande dessinée à rendre compte du réel d’un point de vue militant. Pour ce qui me concerne par exemple, je m’efforce par mon travail, par ma manière de poser mes personnages dans le monde, de soulever des thématiques et des questions d’essence politique, de m’intéresser à la marche du monde. Mais je n’impose pas mes points de vue.

Le fait d’avoir obtenu le Grand Prix a-t-il ou va-t-il relancer votre actualité éditoriale ?

Baru : D’un point de vue presque mécanique, oui. Mes éditeurs prévoient de rééditer certains de mes albums parfois un peu oubliés, il y aura une intégrale de L’Enragé et puis bien sûr le nouvel album sur lequel j’étais en train de travailler, un livre de 120 planches à paraître à la rentrée chez Futuropolis, dont le titre sera Fais péter les basses, Bruno ! Mais en revanche, une fois que ce livre sera achevé – je suis en train de le terminer –, je sais que mon temps consacré à la création va nécessairement se raccourcir. Il faudra que je sois disponible pour le Festival.

C’est un défi ?

Baru : Non, un plaisir ! Artistiquement, je suis très, très heureux d’être là où je suis en ce moment.

 

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