Très attendu par une salle pleine à craquer, Art Spigelman a parlé en public pendant près d’une demi-heure le 6 décembre dernier, lors de la conférence de présentation du 39e Festival organisée à Paris au Centre Pompidou, dans le grand auditorium de la Bibliothèque publique d’information. Un moment rare et intense, pendant lequel l’auteur de Maus a su faire rayonner sa culture, son intelligence et son humour. Voici l’essentiel de cette intervention. Art Spiegelman répondait aux questions de Jean-Luc Hees, président du groupe Radio France.
Art Spiegelman, moi qui ne suis pas un expert en bande dessinée, j’ai reconnu sur cette affiche beaucoup de personnages. Je me suis dit que vous étiez devenu œcuménique, et j’aimerais avoir votre sentiment sur cette affiche du festival.
Je suis très enthousiaste à l’idée de bénéficier de la visibilité qu’offre la création d’une affiche pour le métro parisien. C’est particulièrement important pour moi qui travaille dans le dessin. Pour autant, je n’ai pas voulu que cette affiche devienne une tâche obsédante concernant les différentes compositions qu’imposent les différents formats de l’affiche : il fallait dès le départ intégrer l’idée d’une variation pour les versions horizontales et verticales. J’ai conçu chaque élément de ce dessin de manière indépendante, afin que chaque personnage puisse être déplacé de manière autonome en fonction de la taille de l’affiche. La constante de ce visuel, c’est Spiegelman, avec son masque de Maus, qui lit une page de Rodolphe Töpffer sur iPad : cet élément relie les différents personnages et les différentes époques. J’ai commencé à travailler sur cette idée d’une affiche adaptable, en essayant de composer l’image de façon à pouvoir inclure les différents partenaires car ils sont si importants pour le festival, chacun d’entre eux a un logo, et l’espace où ils apparaissent a été prévu – c’est ce que j’appelle la « choucroute ». Je ne suis jamais pleinement satisfait dans le travail, mais j’ai essayé de m’acquitter au mieux de cette tâche…
Qu’est-ce qui vous intéresse dans le festival ? Qu’est-ce que cette présidence représente pour vous ?
C’est à la fois un grand honneur et une putain de pression ! Depuis de nombreuses décennies, Angoulême est devenue la capitale mondiale de bande dessinée, en dehors peut-être de Tokyo. La France aborde la bande dessinée comme je la vois et comme je la vis aux Etats-Unis en tant qu’auteur. Quand j’étais jeune et que j’essayais de draguer les jeunes filles dans les bars, je ne disais jamais que j’étais auteur de bande dessinée, ça aurait ruiné toutes mes chances. Les Etats-Unis ont récemment commencé à aborder la bande dessinée comme un art, comme le neuvième art. Beaucoup d’auteurs français qui ont reçu le Grand Prix du Festival d’Angoulême ont eu tendance à sombrer dans un trou noir de responsabilités durant l’année de leur présidence, ce qui m’effrayait beaucoup… Quand on m’a appris que j’étais Grand prix de la ville d’Angoulême, j’ai reçu un coup de téléphone : on m’a demandé d’appeler Frédéric Mitterrand au plus vite pour le remercier. Je me suis dit : « Ok, c’est bon pour l’ego », mais ma femme, qui est plus avisée que moi sur ces questions, s’est exclamée : « Merde ! » Puis je me suis fait à l’idée d’être président. La tentation de faire comme Robert Crumb était grande. Comme vous le savez, après sa présidence en 1999, on n’avait plus jamais élu un auteur américain. Mais j’ai essayé de préparer au mieux mon exposition, et c’est un vrai plaisir. C’est facile et agréable de travailler avec Benoît Mouchart, le directeur artistique du festival.
Vous sentez-vous comme un citoyen américain à part entière ?
Comme je l’ai dit, je vis à Manhattan, qui est une petite île un peu en dehors des Etats-Unis. C’est intéressant de voir ce que refusent et acceptent les Américains, et je dois dire que je me sens très proche de l’Europe, même si j’ai la désagréable impression que la France, par exemple, suit de près les Etats-Unis : le système de sécurité sociale se dégrade, les libertés individuelles sont restreintes : je ne peux même plus fumer où je veux en France ! Je reconnais cependant que les hot dogs français sont meilleurs que ceux que l’on sert aux Etats-Unis…
La bande dessinée est-elle pour vous un média ? Diriez-vous qu’il y a eu des changements depuis vingt ou trente ans ?
Les choses ont complètement changé. Je me sens désorienté, bousculé dans ce monde, mais dans le bon sens du terme. Tout s’effondre, les économies, les cultures, et on a l’impression que tout se transforme en un ensemble, un agrégat un peu absurde, et finalement c’est un peu ce qu’a toujours été la bande dessinée. Dans cette culture post-moderne, le mélange du texte et de l’image est de plus en plus présent et naturel, de plus en plus structurant, alors que c’était presque tabou lorsque j’étais jeune. Il faut à mon avis essayer de traverser ce fossé culturel entre ce qui est élevé et ce qui est soi-disant bas, et c’est assez extraordinaire de pouvoir observer cela. Aux Etats-Unis comme en France, il me semble que les éditeurs paniquent au sujet de la mort du livre, alors que la technologie nous permet aujourd’hui de faire des livres magnifiques, comme jamais on n’en a vus et faits depuis le Moyen-Age. Je me place vraiment du côté de la technologie, j’ai toujours considéré que je travaillais pour le livre. Et on voit avec plaisir qu’une certaine bande dessinée n’est plus aussi liée au business, au côté commercial, comme c’était le cas autrefois. Aujourd’hui, la bande dessinée est plus que jamais un mode d’expression à part entière pour un artiste.
Pourquoi la bande dessinée est-elle si populaire ? Il y a une sensibilité propre à la bande dessinée ?
Je crois, s’il me faut vous répondre sérieusement, que la bande dessinée fait écho au fonctionnement du cerveau. On réfléchit en termes d’icônes et d’images mentales. Ma femme, qui lit des revues scientifiques, me parlait d’une expérience sur la mémoire des très jeunes enfants : ils peuvent reconnaître un visage souriant avant de reconnaître le visage de leur mère. Nous avons donc tous en tête des icônes en haute définition. La bande dessinée, ce sont de petits éclats de paroles. La parole permet de dire, d’écrire ce qui se passe dans notre cerveau, alors même que les mots sont encore au stade de l’inarticulé. Ce sont les principes fondamentaux de la bande dessinée, celle-ci permet de décoder la pensée, et c’est pour ça qu’elle est si populaire dans des cultures, dans des contextes si différents. Je crois que, comme on a des flashs d’images, on voit de petites cases qui nous rassurent, qui ordonnent, qui donnent un sens à ce qui se passe dans notre esprit. La bande dessinée est donc un média extrêmement puissant.
Vous êtes le seul auteur de bande dessinée à avoir reçu le Prix Pulitzer.
C’était un Pulitzer spécial, comme il existe une version alternative des jeux olympiques pour les personnes handicapées aux États-Unis. Le dessinateur Jules Feiffer m’a dit que ça me donnait un permis de tuer car les gens ne refusaient jamais rien à un Prix Pulitzer, et surtout, que ça constituerait le jour venu une épitaphe de premier choix ! C’est extraordinaire, car beaucoup de gens aux Etats-Unis sont étonnés de rencontrer un Prix Nobel quand ils me voient. Il y a encore une certaine confusion entre ces deux distinctions honorifiques, je crois…
Qu’aimez-vous lire en général ?
En dehors de l’organisation des expositions liées à mon travail, j’écris, je dessine et j’explique que je n’ai pas fait qu’une seule bande dessinée. J’en lis beaucoup, aussi, et je ne suis pas quelqu’un qui a beaucoup de hobbies, je lis des livres sans images, des livres sans textes, parfois je les regarde ensemble. Actuellement, je m’intéresse aux neurosciences, c’est une activité en plein développement, d’ailleurs mon prochain projet sera consacré à l’impact de la bande dessinée sur le cerveau. Comme je le disais à l’instant, mon intuition est que la bande dessinée a un rôle très fondamental, et j’aimerais comprendre comment ça marche, comment la bande dessinée peut tirer profit de la science.
De mon point de vue, c’est un compliment : je trouve que l’on peut vous comparer à James Joyce.
En effet, je ne comprends pas James Joyce et je ne me comprends pas moi-même, donc je suppose que nous avons beaucoup en commun ! Ce qui m’a frappé, c’est qu’il a dû se réinventer à plusieurs reprises. Gens de Dublin a été écrit dans un style naturaliste, et Joyce a évolué vers quelque chose de plus gibberish, une écriture apparemment dénuée de sens. Quand je ne serai plus président du festival, je promets qu’il n’y aura plus de rétrospective de mon œuvre, mais je promets de me réinventer pour publier un livre aussi obscur et compliqué que Finneganns Wake.
Comment vous-êtes vous sorti de Maus ?
C’est sans doute aussi difficile que lorsqu’un musicien fait un tube énorme et que le public et la critique semblent ignorer toutes les autres musiques qu’il a pu composer… C’est encore un peu difficile d’être écrasé par une souris de 300 kilos. Je lutte contre une utilisation commerciale de ce travail, que je suis fier d’avoir fini au bout de 13 ans. Je ne veux surtout pas le trahir ! Plus récemment, j’ai essayé avec MetaMaus (Flammarion, 2012) de rassembler les questions qu’on me posait sans arrêt : « Pourquoi des souris ? », « Pourquoi une bande dessinée ? », « Pourquoi l’Holocauste ? », etc. Désormais, quand on me demandera : « Pourquoi des cochons ? », je pourrai répondre très simplement : « Allez donc voir page 27 ! » Pendant longtemps, on disait à propos du génocide juif « Plus jamais ça ». Au début des années 1990, j’étais en France quand on a découvert les charniers de la guerre en ex-Yougoslavie. L’actualité, le présent immédiat, c’était ces images insupportables, en direct à la télévision ! Tout ce qu’on pouvait dire, c’était : « Plus jamais, jamais, jamais ! » Je n’ai pas conçu Maus dans l’illusion que ce livre pourrait aider le monde à devenir meilleur, ou qu’un propos moral, politique, voire satirique, pouvait se dégager du livre. Quand j’ai commencé ce livre à la fin des années 1970, la culture populaire ne s’était pas encore emparée des événements tragiques de la Seconde Guerre mondiale : il n’y avait pas de catégorie « Meilleur film sur l’Holocauste » aux Oscars ! Le genre n’existait pas encore.
Il y a quelques années, vous aviez dit que c’est votre père qui vous a appris à faire de la bande dessinée, en vous disant : « Mon fils, il faut que tu sois prêt à faire ta valise très vite, en emportant l’essentiel. »
En fait, l’idée n’était pas de savoir bien faire sa valise, mais de la faire très vite et j’en suis toujours incapable, car je suis un auteur très lent. L’idée est d’avoir une petite boîte et de tout pouvoir faire tenir à l’intérieur. Et c’est ce que j’essaie de faire dans mes bandes dessinées.
Vous êtes un homme d’influence, mais êtes-vous également influencé par des artistes français ?
Oui, et ils sont nombreux. En fait, quand nous avons créé la revue RAW avec ma femme, nous avons eu l’occasion de voir l’incroyable talent des auteurs européens, et de rencontrer certains d’entre eux avant de les présenter pour la première fois aux Américains. Ils ne sont pas tous français : l’Espagnol Javier Mariscal a beaucoup influencé mon travail, tandis que Lorenzo Mattotti est à la fois un peintre, un illustrateur et un grand auteur de bandes dessinées qui m’apprend beaucoup. Il travaille dans une tradition plus proche des Beaux-arts que la plupart des artistes américains. J’aime également Lewis Trondheim, Moebius, Jacques Tardi, Blutch, Baru, Muñoz… Je pense aussi à un auteur belge tout à fait remarquable, Ollie Schrauwen… Tous ces auteurs m’intéressent parce qu’ils redéfinissent l’image, et effectivement beaucoup vivent ici, en France.
Tout en étant dans le monde de l’image, vous semblez bien décidé à ne jamais voir adapté Maus en film…
Je garde un exemplaire de Maus dans une vitrine, avec un panneau sur lequel il serait écrit : « Ne briser la glace qu’en cas d’urgence économique » ! Il m’a fallu 13 ans pour trouver un équilibre avec Maus, c’est une œuvre qui a beaucoup de sens différents, qui comporte à mes yeux un mouvement, une forme et un degré d’abstraction bien particuliers… A partir de là, une adaptation signifierait nécessairement qu’il y aurait un choix, ou des choix qui seraient faits. On aurait une voix qui serait forcément différente de la mienne, et on arriverait à quelque chose de trop différent, de trop irréel, je crois, pour que j’en sois vraiment satisfait.
Propos recueillis par Jean-Luc Hees, le 6 décembre 2011, à Paris.
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