Jean-C. Denis

Plus de 150 originaux pour découvrir ou redécouvrir l’univers sensible de Jean-C. Denis, Grand Prix 2012 et président du jury du 40e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Coup de projecteur.

© Jean-C.-Denis-Futuropolis

« Je ne le connais pas, mais je le sens bien », écrit Jean-C. Denis dans la préface à la nouvelle édition intégrale des aventures de Luc Leroi que vient de publier son éditeur Futuropolis, à propos de l’insaisissable personnage qu’il a créé au début des années 80. Un looser qu’on plaint mais qu’on aime bien, éternel spectateur de sa vie, piégé dans les tracas d’un quotidien qu’il ne peut ou ne veut pas comprendre. « Luc Leroi, c’est l’héritier du Corbeau », raconte encore Jean-C. Denis, Grand Prix d’Angoulême en janvier dernier. Les histoires animalières d’André le Corbeau constituent l’une des premières séries de l’auteur, publiées à partir de 1977 dans les pages de Pilote, périodique de référence de la bande dessinée française d’alors et reprises ensuite en trois albums chez Dargaud (Annie Mal, La Saison des chaleurs et La Fuite en avant).

Comment capter cet insaisissable héros doux-amer, qui n’y arrive jamais avec les filles et dont les amis sont pour le moins envahissants ? Et d’ailleurs, Luc Leroi est-il bien un héros ? Ne serait-il pas plutôt le premier de ces personnages qui se battent avec la vie de tous les jours, dans un monde trop pressé de rattraper sa propre modernité ? Un contemporain, à dix ans près, du Monsieur Jean de Dupuy et Berberian. Dans l’exposition monographique que le Festival consacre fin janvier à l’œuvre de Jean-C. Denis, on retrouve d’ailleurs les deux personnages, au détour d’un dessin réalisé à six mains, attablés à la terrasse d’un bar parisien. Monsieur Jean : « Whisky ! Jours sombres ? » Réplique de Luc Leroi : « Café ! Nuits blanches ? »

Luc Leroi, c’est donc ce petit personnage roux et mal-aimable, sans arrêt balloté entre les loyers à payer et les petits boulots à trouver, à garder. En suivant ses aventures, on comprend qu’il écrit, s’essaye au métier de détective avant de devenir comédien presque malgré lui. Son décor favori, ce sont les quelques composants d’un mobilier réduit à la portion congrue au fil de trop nombreux déménagements : un fauteuil à bout de souffle, une vieille malle, une télévision usée, une plante verte désabusée… Sept albums paraîtront au fil des années, avec parfois de longues éclipses entre chaque titre. Le Nain jaune, paru en 1986, est récompensé au Festival d’Angoulême 1987 par le Prix du public. Le dernier, Toutes les fleurs s’appellent Tiaré, sort en 2000 chez Casterman. Ces histoires, d’abord publiées en noir et blanc dans le périodique (À Suivre), composées de planches tramées et aux tons monochromes, révèlent aussi une évolution des techniques employées par le dessinateur, qui passe progressivement à la couleur directe et réalisera de nombreuses aquarelles, animé par la volonté de représenter la lumière.

© Jean-C.-Denis-Futuropolis

On retrouve chez Jean-C. Denis le parfum d’une époque particulière, et un désir constant de restituer son environnement immédiat, de cartographier les détails de lieux parfois inattendus. La ville notamment, ses passants, ses cafés, son mobilier urbain… L’auteur se fait le témoin d’architectures et d’atmosphères qui ont souvent disparu. Le lecteur est invité à crapahuter sur les toits en zinc de Paris, à contempler inlassablement la capitale comme une amoureuse endormie… Jean-C. Denis est un auteur sensible, son rapport à la bande dessinée est amoureux et l’exposition reviendra largement sur cette représentation de la séduction, sur ce regard tendre posé sur les femmes, caressées de l’œil, observées puis abordées. Dans Zone blanche, son dernier album paru (Futuroplis, 2012), le héros, Serge Guérin, ne supporte pas les ondes électromagnétiques et son rêve se réalise lorsqu’un blackout complet plonge la ville dans le noir et fait taire toutes les antennes. Coincé par le digicode en panne au pied de son immeuble, réfugié dans un hôtel éclairé à la bougie, un verre de whisky à la main, Serge rencontre une femme avec qui il va sceller un pacte. Cette dimension personnelle, cette manière sensible, parfois contemplative de croquer les tourments d’une vie, se retrouve dans Quelques mois à l’Amélie (Dupuis, 2002), récit poignant de l’itinéraire d’un écrivain en mal d’inspiration qui vient de perdre son père – unanimement salué par la critique lors de sa sortie.

Le travail autobiographique, on l’aura compris, représente une part importante du travail de Jean-C. Denis. Dans Nouvelles du monde invisible, en 2008, il se raconte et se met en scène : lui, son appartement, son monde intérieur également, quand il traverse Paris inondé et se dépeint sous les traits d’une panthère, seule dans la ville. Idem dans le roman graphique en deux parties Tous à Matha, grandement inspiré d’un fameux été 1967. Les affres de l’adolescence entre éveil de tous les désirs et passion dévorante pour la musique – l’autre visage du dessinateur puisqu’il a été, guitare à la main, l’âme et le principal animateur du Dennis Twist, un groupe des années 80 largement composé d’auteurs de bande dessinée (Dodo, Denis Sire, et deux lauréats du Grand Prix de la ville d’Angoulême, Philippe Vuillemin et Franck Margerin). C’est donc un parcours de plus de trente-cinq ans que proposera de revisiter cette exposition dédiée au créateur prolifique d’une œuvre aussi dense qu’intime.

Exposition « Jean-C. Denis »  
Lieu : HÔTEL SAINT SIMON, rue de la Cloche verte 
Du jeudi 31 janvier au dimanche 3 février 2013, 10 h/19 h. 
Production : 9eArt+ 
Commissaire : Gaëtan Akÿuz 
Scénographie : Dominique Clergerie 
Textes de l’exposition : Christophe Quillien