Uderzo in extenso

Couronné en 1999 par le prix du Millénaire, Albert Uderzo revient à Angoulême pour une grande exposition rétrospective, qui redonne sens et profondeur à une œuvre d’une densité graphique exceptionnelle.

© Uderzo-Ed.Albert Rene

Voilà des décennies que l’on dépeint Albert Uderzo, à raison, comme l’un des plus éminents portraitistes de notre identité nationale. Mais n’est-ce pas un peu oublier, au-delà de la légitime consécration que lui ont conféré les aventures d’Astérix et d’Obélix, qu’Uderzo fut aussi le créateur inspiré de nombreuses séries et personnages, de Jehan Pistolet à Bill Blanchart, de Tanguy et Laverdure à Oumpah-Pah ? Alors que le cinéma français vient pour la quatrième fois de célébrer les pittoresques habitants de l’irréductible village gaulois le plus célèbre du monde (Astérix et Obélix au service de Sa Majesté, sorti sur les écrans en octobre dernier), le Festival international de la bande dessinée a voulu quant à lui, manière de réparer cet oubli, rendre hommage au génie d’Uderzo dessinateur, comme à toutes les créatures qui l’ont incarné. Comment ce surdoué du dessin a-t-il forgé son imaginaire et son imagerie ? Quelles ont été, au fil des expériences et des années, les sources et les racines d’une virtuosité graphique hors norme ? Une grande exposition monographique, la première que l’on ait ainsi consacrée à cette dimension du travail d’Uderzo, s’efforce de radiographier une œuvre à tous points de vue exceptionnelle.

Les premiers pas et les travaux de jeunesse, bien sûr, sont au générique de l’exposition. Ses premiers dessins publiés alors qu’il n’a que 14 ans. La Société parisienne d’édition qui donne sa chance à ce tout jeune homme de moins de 20 ans (il est né le 25 avril 1927), pendant les années de guerre. Il y fera ses universités avec Bibi Fricotin et Les Pieds Nickelés, grands succès de la presse jeunesse d’alors. Au sortir du conflit, à partir de 1946, il passe quelque temps par le dessin de presse : France Dimanche et France-Soir lui demandent de se faire reporter et de commenter l’actualité d’un simple coup de crayon… Des années de formation parfois ingrates, jamais inutiles. Le jeune dessinateur y montre d’emblée des dispositions exceptionnelles, et une impressionnante adaptabilité à tous les supports, tous les sujets, tous les styles. Conseillé par de prestigieux anciens comme Calvo et Poïvet, Uderzo fait notamment dès cette époque l’apprentissage du dessin réaliste, qui restera longtemps, à travers les aventures de Tanguy et Laverdure, l’un de ses registres de prédilection. Et puis, dans les années 50, viendra sa première collaboration avec celui qui deviendra son comparse de toujours, René Goscinny : une rubrique de savoir-vivre publiée dans l’hebdomadaire féminin Bonnes Soirées…

Là résident peut-être, pour partie, les clés de l’ébouriffante inventivité graphique dont Albert Uderzo fera par la suite l’une de ses marques de fabrique : avoir appris très tôt à savoir tout faire, tout dessiner, du réalisme le plus scrupuleux à l’outrance la plus échevelée. Sans oublier une capacité de travail elle aussi hors norme. Du crayonné à l’encrage, Uderzo est sur tous les fronts à très haute dose — à l’exception notable de la couleur, et pour cause : celui qu’on appelait enfant le petit Bébert, qui peignait des chevaux verts à l’âge de 3 ans, est daltonien… Assez vite s’impose, aussi, ce qui sera une autre des composantes de son style : Uderzo dessinateur, c’est l’art consommé du geste, l’énergie du mouvement. Dès ses années de jeunesse, il s’attache à étudier avec beaucoup d’attention les dessins animés. Il en fera même son travail, l’espace de quelques mois, en 1945, comme intervalliste sur un dessin animé de 11 minutes, en noir et blanc, Carbur et Clic-Clac. Plus tard, le succès venu, il gardera toujours un œil attentif sur le dessin animé. Rien d’un hasard si, dès 1974, Uderzo et Goscinny créent les Studios Idéfix, dans le souci de maîtriser les adaptations en dessin animé des aventures d’Astérix et Obélix.

© Uderzo-Ed. Albert René

L’univers d’Astérix, la plus populaire et la plus célèbr/e des bandes dessinées d’Uderzo, où le génie scénaristique de Goscinny donne lui aussi sa pleine (dé)mesure, tient évidemment une place éminente dans le parcours rétrospectif que propose l’exposition Uderzo, in extenso. Assez rapidement propulsée sur le devant de la scène en France après avoir vu le jour en 1959 dans les pages de l’hebdomadaire Pilote fondé avec René Goscinny et Jean-Michel Charlier, puis devenue véritable triomphe international à partir des années 70, la série submerge bientôt tout le reste de l’œuvre d’Uderzo. Au fil des années 60, le dessinateur abandonne progressivement ses autres héros, parfois avec une pointe de regret, pour ne plus privilégier que cette Antiquité pour rire qui raconte avec tant de justesse la France contemporaine. Hélas, cette aventure exceptionnelle connaît un soubresaut tragique. En 1977, René Goscinny disparaît prématurément. Malgré le choc, Albert Uderzo choisit de poursuivre les aventures d’Astérix. Le premier album réalisé en solo sera Le Grand Fossé, prélude à de nombreux autres. Il paraîtra sous les auspices d’une nouvelle maison d’édition, Albert René. Malgré la disparition de son scénariste, la série n’a rien perdu de son tonus et de son humour. Les plus récents albums parus sont au nombre des plus gros tirages de l’histoire de la bande dessinée européenne.

Aujourd’hui, Albert Uderzo a posé les pinceaux… mais Astérix et Obélix, eux, n’ont pas mis un terme à leur grande saga, bien au contraire. C’est même une manière de passage de relais que concrétisera le grand rendez-vous proposé par le Festival d’Angoulême à tous les fidèles d’Astérix et Obélix, puisqu’il marquera l’entrée en scène officielle des deux auteurs choisis par Uderzo pour poursuivre la série : Ferri au scénario et Conrad pour le dessin. La première journée du Festival, jeudi 31 janvier, sera d’ailleurs toute entière dédiée à Uderzo et à son œuvre, et l’ensemble du centre-ville pavoisé en conséquence. Il fallait au moins cela pour célébrer comme il se doit Uderzo le magicien ; l’un des plus grands créateurs de la bande dessinée mondiale, tout simplement.

Exposition « Uderzo, in extenso »
Lieu : La Cité, Vaisseau Moebius, niveau zéro
Du jeudi 31 janvier au dimanche 3 février 2013, 10 h/19 h
Production : 9eArt+
Commissariat : Pierre Pelli et Benoît Mouchart
Scénographie : Pierre Pelli