Décryptage de l'affiche 2016 par Katsuhiro Otomo

Le mardi 17 novembre 2015 à 13h13

La peinture lettrée chinoise, Moebius et Hergé, le cyberpunk, la nature japonaise : décryptage pas à pas dans le magnifique visuel réalisé par Katsuhiro Otomo pour le 43e Festival d'Angoulême

Le Festival d'Angoulême 2016 donne la place d'honneur à son Grand Prix Katsuhiro Otomo, l'auteur d'Akira, une des légendes du manga moderne, qui fera le voyage du Japon au FIBD en janvier prochain. Au programme de sa venue, une rencontre événement d'une portée exceptionnelle au Théâtre d'Angoulême et une exposition hommage à l'œuvre de l'auteur sont prévues.

Pour le détail des événements du FIBD autour de Katsuhiro Otomo vous pouvez consulter cet article.

Décryptage de cet affiche chef-d'œuvre pour en découvrir toutes les précieuses références.

Composition et lavis : à la manière de la peinture lettrée chinoise

La composition générale choisie par Katsuhiro Otomo pour cette illustration inédite destinée au Festival d’Angoulême, ainsi que la technique du lavis qu’il met en œuvre pour son traitement, font l’une et l’autre référence à une école de peinture classique appelée au Japon nan-ga (« peinture du sud »), ou encore bunjin-ga (« peinture de lettrés »). Cette école picturale de l’époque d’Edo, au XVIIIe siècle, est elle-même explicitement inspirée de ce que l’on appelle la peinture lettrée chinoise, une pratique picturale monochrome créée en Chine par les lettrés de culture confucéenne et amateurs de poésie, et dont les racines, beaucoup plus anciennes, remontent au XIIIe siècle. L’artiste japonais de nan-ga le plus fréquemment cité par Katsuhiro Otomo est un dessinateur et peintre de paysages de cette période, URAGAMI Gyokudô (1745 – 1820).

Moebius et Hergé : le salut aux maîtres européens

Katsuhiro Otomo fait partie des rares auteurs de bande dessinée japonais à avoir toujours reconnu, en la matière, des influences européennes assumées. Dans son panthéon personnel, au pinacle, trône la figure révérée de Moebius, dont on peut aisément percevoir l’empreinte tout au long des pages d’Akira ou Dômu. D’où la référence ici, discrète mais stratégiquement placée au centre de l’image, au mythique personnage d’Arzach chevauchant sa créature ailée, créée par le dessinateur français en 1975. Quant à la silhouette immédiatement reconnaissable de Tintin dans l’image, si elle rappelle l’admiration d’Otomo pour Hergé, elle est paradoxalement plus massive, mais aussi plus périphérique ; une autre manière de dire, par ce positionnement à l’arrière-plan, que le travail d’Hergé est moins une influence directe qu’un héritage diffus, une présence tutélaire dont le mangaka accepte volontiers la complicité souriante.

Robots & vapeurs

La figure de robot dont on distingue le visage à droite de l’image, surmonté d’une machinerie complexe qui crache la vapeur, ne fait pas explicitement référence à tel ou tel personnage clairement identifiable de l’univers d’Otomo, mais plutôt à un esprit, une démarche — on pourrait presque dire une vibration. Dès ses premiers pas d’auteur, dans les années 80, le dessinateur s’est senti à l’unisson des anticipations dystopiques qu’on a regroupées à l’époque, par commodité, sous le vocable de « cyberpunk », et dont la toile de fond d’Akira, entre lendemains qui déchantent et urbanité déliquescente, est parfaitement symptomatique. Par la suite, notamment dans son travail cinématographique, Katsuhiro Otomo a intégré à son imaginaire d’autres motifs également venus de l’anticipation, mais sous l’angle rétrofuturiste — ce que l’on a coutume de qualifier de « steampunk ». L’un comme l’autre s’incarnent ici, dans une harmonie inattendue avec le classicisme pictural dont le dessinateur a choisi de faire le cœur de sa composition.

Je est un autre

Les peintres de l’école japonaise du nan-ga avaient souvent pour habitude de se représenter eux-mêmes dans leurs compositions. Katsuhiro Otomo reprend ici à son compte cette tradition d’auto-représentation, en se dessinant au travail de trois-quarts arrière dans le bas de l’image, dans une cabane toute simple à l’ombre d’un bosquet de bambous et à proximité immédiate de la moto iconique sortie des pages d’Akira, devenue bien vite l’un des emblèmes de son univers. Compte tenu de ce que sont les références européennes d’Otomo, ce clin d’œil autobiographique, centré sur l’artiste courbé sur sa planche à dessin, en convoque immédiatement un autre, très familier à tous les amateurs de bande dessinée franco-belge : comment ne pas se remémorer, ici, la silhouette de Jean Giraud également installée devant sa table de travail dans La Déviation, récit d’une folle liberté en quelques planches signées Gir et amorçant symboliquement l’accession à l’existence d’un nouvel auteur nommé Moebius, qui allait tant compter pour Katsuhiro Otomo ?

Chemins et détours : la nature japonaise magnifiée

À l’unisson de la tradition picturale à laquelle se réfère Katsuhiro Otomo, où la représentation des paysages occupe une place si singulière, le dessinateur a voulu ici lui donner une dimension éminente, à travers un ensemble de micro-paysages et de scènes de genre où se distinguent deux silhouettes humaines progressant bâton à la main dans des décors agrestes, à l’avant-plan de l’image. On songe aux illustrations traditionnelles de la route du Tôkaidô reliant Edo à Kyoto, et de ceux qui y cheminent, hommes et animaux, si souvent mises en scène par la peinture japonaise classique. Otomo, par ce choix iconographique, nous rappelle aussi à quel point il est attaché à la représentation de son pays, le Japon.

Une calligraphie japonaise à savourer

Fidèle à la fois à l’esprit de la bande dessinée, où textes et images s’entremêlent et se répondent pour composer un récit, et aux canons artistiques asiatiques, qui appréhendent l’écriture comme une forme créatrice à part entière — et à apprécier comme telle —, Katsuhiro Otomo a voulu compléter son dessin et sa mise en couleur par une calligraphie originale. Le texte japonais positionné verticalement (car contrairement à une légende tenace véhiculée notamment par le manga, le japonais ne s’écrit pas uniquement de droite à gauche, mais aussi de gauche à droite et de haut en bas) dans la partie gauche de l’image signifie « Otomo Katsuhiro ». Il est agrémenté du cachet de l’auteur, en rouge, c’est-à-dire l’équivalent japonais d’une signature. On retrouve d’ailleurs un écho de ce cachet, rouge également, à gauche de la cabane où travaille l’alter ego du dessinateur, dans une forme calligraphique plus ramassée signifiant simplement « Katsu », l’une des composantes du prénom de l’auteur. L’autre texte vertical de l’image, à droite, signifie « Festival international de la bande dessinée Angoulême », également agrémenté du cachet de l’auteur.

C'est donc avec cette merveilleuse image venue d’Asie pour incarner l’un des plus anciens festivals européens que le maitre japonais salue cette 43e édition du Festival qui s'annonce, grâce à son présence, spectaculaire.