Stéphane Melchior et Clément Oubrerie, lauréats du Fauve Jeunesse 2015

Le jeudi 22 octobre 2015 à 08h55

«Les Royaumes du Nord» a remporté le Prix Jeunesse au 42e Festival de la BD d'Angoulême. Voici l'interview des auteurs primés.

Ils nous avouent que la nouvelle de la remise du Prix Jeunesse pour Les Royaumes du Nord les avait bouleversés : le fait d'être primés par un Jury d'enfants malgré la complexité de cet album -adapté du roman du très célèbre Philip Pullman. Alors que le deuxième volume vient de sortir en librairies, dans cette interview, ils nous racontent leur collaboration ainsi que les subtilités de l'adaptation du roman à la bande dessinée.
 

Qu’est ce qui vous a motivé dans le choix d’adapter ce texte ? Un univers fantastique plutôt éloigné de vos travaux habituels ?
Stéphane Melchior : Ce sont Clément et Thierry Laroche (Gallimard) qui m'ont proposé la lecture de A La Croisée des Mondes. Je ne savais rien de l'univers de Philip Pullman. Le livre était réputé difficilement adaptable, ce que j'ignorais aussi. Je l'ai donc abordé avec une naïveté totale. J'ai adoré Les Royaumes du Nord, et j'ai aussitôt dévoré la suite (La Tour des anges, Le Miroir d'Ambre) ... et même d'autres ouvrages de Pullman (Lyra et les oiseaux, Il était une fois dans le Nord). J'aime beaucoup le fantastique et l'aventure, mais ma culture dans ce double domaine est plus cinématographique que livresque. C'est peut-être ça qui m'a aidé à trouver les solutions pour adapter le livre: je transpose facilement ce genre d'histoire en terme d'images.

Clément Oubrerie : Oui, j'aime changer d'univers, cela permet de se renouveler. J'avais envie d'une saga dans un monde fantastique, j'ai d'abord envisagé de risquer une incursion vers la fantasy ou la science-fiction. Puis j'ai découvert les Royaumes du Nord et l'originalité de l’œuvre, l'ambiance angoissante et subtilement décalée, la complexité de l'intrigue et des personnages m'ont saisi. Même si le roman est considéré comme de la littérature jeunesse, il n'en est pas moins extrêmement exigeant envers ses lecteurs.

 

L’univers de Pullman est très riche, on imagine tout de suite un nombre de volumes important. Allez-vous continuer de manière chronologique ? Un deuxième vient de sortir, après ce prix avez vous avancé le calendrier des sorties pour votre public impatient ?
C. O. : Nous allons rester fidèles à la chronologie de l'œuvre originale - l'histoire est déjà assez complexe comme cela, on ne va pas y ajouter de flash forward ! - en travaillant à notre rythme, c'est à dire relativement rapidement. Le troisième tome concluant le premier roman sortira en 2016. Si nous décidons de continuer, il y aura sans doute un album par an.

S. M. : Si les lecteurs nous suivent, il est prévu que nous adaptions entièrement la trilogie de Pullman. J'ai proposé à Gallimard de le faire en dix tomes afin d'avoir le temps de bien développer les personnages, et de ne pas édulcorer les intrigues ni affadir les enjeux. Pour Les Royaumes du Nord, je suis fidèlement la chronologie du récit de Pullman. Mais pour La Tour des Anges, il faudra sans doute que je m'en écarte un peu: Will accapare tout le premier quart du livre, Lyra ne revient qu'ensuite; ça marche très bien dans le roman, mais avec une parution en albums les équilibres sont différents. Pour adapter Les Royaumes du Nord, j'ai écris le scénario des trois albums dans la foulée. Conserver la même énergie, le même tempo, la même vision de l'univers, ça me semblait être un atout pour réussir l'adaptation.

 

Comment se passe votre collaboration, comment se partage-t-on le travail sur l’adaptation d’une œuvre comme celle-ci ?
S. M. : Je travaille seul sur le scénario. J'essaie de donner à Clément un matériau riche et raffiné. Je lui fournis beaucoup de références et de documentation. Je vais parfois très loin dans les propositions: cadre, mise en page, etc. Mais je n'impose rien: au final, le metteur en scène c'est lui. J'admire son travail. Nous avons une relation de confiance. Quand il y a des choses qui coincent, nous arbitrons ensemble.

C. O. : Finalement, que ce soit un scénario original ou une adaptation, je m'aperçois que je travaille toujours de la même manière. En l'occurrence Stéphane Melchior écrit un scénario très précis avec un découpage détaillé, et même des références visuelles, après quoi je m'en empare et, en quelque sorte, adapte son adaptation !

 

 

Comment passe-t-on d’un roman à une bande dessinées ? Est –ce que vous garder des dialogues, est-ce que cela fonctionne par scènes-clefs ?
C. O. : C’est une vaste question. Ce qui importe, c'est de retrouver l'esprit du roman tout en amenant une vision - littéraire et graphique - supplémentaire qui justifie l'adaptation. C'est un habile dosage d'éléments originaux et de scènes et de dialogues totalement inventés.

S. M. : Dans un premier temps, c'est purement intuitif: le livre m'évoque des images, fait résonner d'autres lectures, je suis en résonnance. Ensuite, ça devient érudit : je lis tout ce que je peux sur l'auteur, sur son œuvre, pour les confronter avec mes premières intuitions. Puis ça devient angoissant: je cherche la bonne première scène pour entrer dans le récit, et ça peut durer longtemps. Si je la trouve, je sais que ça va me libérer et que tout le reste va suivre. Enfin, c'est technique: le scénario de bande dessinée a ses exigences de rythme, d'image, de format, etc. qui ne sont pas les mêmes que celles du roman. Dans le premier tome, il m'est arrivé de garder des dialogues du roman lorsqu'ils m'aidaient à formuler certaines notions complexes du monde de Lyra (à cet égard, Jean Esch a fait un magnifique travail de traduction). Mais je travaille aussi avec la version originale anglaise du roman. Adapter, c'est repérer les scènes-clefs. Assurément. Mais ça ne suffit pas: pour des raisons de rythme, ou pour mieux développer certaines situations ou personnages, je m'écarte du roman et j'invente des scènes qui n'existent pas dans le livre. Monsieur Pullman le comprend très bien, et j'ai toujours présent à l'esprit de ne jamais le décevoir.

 

Avec le jugement d’un jury impartial, vous recevez le Fauve jeunesse. Qu'est-ce que ce Prix signifie pour vous ?
S. M. : J'étais déjà très heureux que le livre soit sélectionné. Que les enfants lui attribuent le premier prix, m'a bouleversé : c'était sans doute le livre le plus exigeant de la sélection. Quand j'ai bâti le scénario, je n'ai pas cherché à descendre le curseur. Pullman ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles et moi non plus. Les enfants étaient fiers de me raconter tout ce qu'ils avaient compris, et voulaient en savoir davantage. Professionnellement, c'est une belle marque de reconnaissance doublée d'un formidable coup de pouce.

C. O. : J'en suis extrêmement fier et heureux. C'est un livre difficile, à tel point que je n'ai jamais imaginé que les enfants le choisiraient. Ils ont fait preuve de beaucoup de sagesse et démontré un vrai goût pour la lecture.

 

Lisez un extrait des Royaumes du Nord
Le deuxième tome vient de sortir, plus d'infos sur le site de l'éditeur.
 

 

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