Interview de Boris Hurtel pour la revue Dérive Urbaine

Le mercredi 06 mai 2015 à 14h55

Le 6ème numéro de la revue Dérive Urbaine a remporté le Prix de la Bande Dessinée Alternative au 42e Festival de la BD d'Angoulême. Interview de son créateur Boris Hurtel

Dans la Revue Dérive Urbaine, publié par l'association Une Autre Image, 13 auteurs de bandes dessinées fouillent la réalité sous-jacente de la ville imaginaire de Capitalia inspiré d'un Paris déformé. Une seule contrainte pour les auteurs : construire une BD à partir des fiches des personnages distribuées de façon qu'au final le personnage d'une histoire se retrouve au moins dans une autre. Le but final, c'est celui de mettre en évidence une certaine réalité sociale et politique.  Boris Hurtel nous en raconte plus autour de la genèse et l'esprit de cette revue, Prix de la Bande Dessinée Alternative 2015.

 

Le fanzine est un recueil d'histoires de bandes dessinées qui poursuivent l'exploration de la ville de Capitalia. D'où vient cette ville imaginaire, vrai protagoniste de Dérive Urbaine ? Ce 6ème numéro représente-t-il un tournant dans le développement du fanzine ?

Boris Hurtel : L'idée du numéro 5 était de proposer à une vingtaine d'auteurs de faire chacun une bande dessinée sur le plan d'un arrondissement de Paris. C'est la découverte en 2007 dans la rue d'un recueil de cartes sans mention de noms qui a servi de détonateur. Comme au final, les bandes dessinées obtenues débordaient de la contrainte initiale et décrivaient une autre ville, j'ai décidé de renommer la ville Capitalia, pour marquer la différence avec Paris. Il s'agit du double imaginaire de la capitale, d'une sorte de miroir inversé ou déformant.

Le 6ème numéro n'a fait que prolonger le tournant pris dans le 5ème en mettant l'accent sur les habitants de la ville. Le principe était là aussi de partir de fragments de réalité et d'extrapoler. À partir d'observations que j'ai faites durant une dizaine d'années sur des habitants de Saint-Ouen (93), où j'habite, j'ai écrit des fiches de renseignement, sur le modèle de celles de la Stasi. Puis, j'en ai distribué deux ou trois par auteurs avec la consigne de faire une BD à partir d'elles.

J'ai donné systématiquement une même fiche à des auteurs différents si bien qu'au final le personnage d'une bande dessinée se retrouve au moins dans une autre et crée une unité entre les histoires assez inédites pour une revue de BD (à l'exception des personnages de Monsieur Pabo et de ses amis dans le Ferraille des années 90). La différence est que dans le cas de Dérive Urbaine les personnages sont au départ issus de la réalité.

 

Comment avez-vous rencontré et coordonné les 12 auteurs (Lucie Castel, Gautier Ducatez, Sylvain de la Porte, Alexandre De Moté, Yoann Constantin, Nylso et Marie-Saur, Lisa Lugrin, Guillaume Soulatges, Loïc Verdier, Éric Nosal et Gabriel Dumoulin) qui ont contribué à ce 6ème numéro ? Quelles sont les contraintes et les impératifs d’une revue avec autant d’auteurs ?

B.H. : Depuis 2008, je travaille avec les auteurs que j’ai rencontrés dans les revues auxquelles j’ai participé comme Turkey Comix, Social Traître et George ou dans la vie réelle (comme U235 et ses amis Matt Konture et Jacques Velay). J'ai aussi bénéficié de l'aide de Thomas de FLBL qui m'a mis en contact avec le collectif 100 jours auquel participe Lisa Lugrin (qui a obtenu le prix révélation cette année avec son roman graphique Yekini, le roi des arènes, réalisé avec Clément Xavier). À travers ma participation à George (un fanzine de BD belge qui a publié une trentaine de numéros entre 2007 et 2011), j'ai aussi rencontré Eric Nosal, qui met en page et conçoit tout l'aspect graphique de la revue Dérive Urbaine en plus d'y signer des bandes dessinées. Tous ces auteurs sont habitués à travailler dans des fanzines, avec des contraintes de création. Et de fait, ils se sont emparés des contraintes que je leur avais proposées avec beaucoup d’aisance et je les en remercie encore car si la contrainte est l’ossature de la revue, les auteurs en sont la chair.

La contrainte certes limite le champ d'action mais elle renforce la cohésion de l'ensemble de la revue, elle permet de réunir les auteurs autour d'un projet commun, elle sert de référence pour décider si une BD correspond bien au projet de la revue, sans que cela préjuge en rien de sa qualité, et au final elle permet de relier les BD entre elles dans une mise en scène globale.

Le travail éditorial dans Dérive Urbaine s'apparente à une mise en scène, qui trouve son sens à la fin d’un processus d’environ un an. C'est dans cette dernière partie que les idées sous-jacentes au début se révèlent (comme celle de l'univers sécuritaire et paranoïaque du numéro 6).

 

Quelles sont les caractéristiques techniques de la Revue ? Vous avez planifié d'autres numéros thématiques après le 6ème ? Quels sont les champs d’exploration de Dérive urbaine?

B.H. : La revue fait 120 pages en 21 cm x 28,5 cm, un quasi-A4, en dos carré-collé. C’est un format assez classique pour un fanzine (Le havane primesautier de Shlingo était en A4). C’est un format de photocopieuse de bureau qui correspond bien à l’univers parano-retro du dernier numéro. Nous allons continuer à «sortir des vieux dossiers » comme on dit pour le prochain numéro... Je n’en dis pas plus pour l’instant. Nous envisageons aussi à l’avenir de partir en goguette un peu à la manière de ce qu’avait fait l’Association en Égypte… Mais nous nous donnons le temps de bien y réfléchir. Notre approche est moins thématique que systématique en fait. Capitalia, ce n’est pas un thème. C’est un environnement qui a été produit par le système des cartes ou des fiches de renseignement des derniers numéros. C’est ce qui est intéressant d’ailleurs : que nous puissions reproduire en miniature un fonctionnement inspiré de la réalité. Ce qui sera difficile pour les prochains numéros, ce n’est pas de décliner le système sur d’autres thèmes (en faisant, les cartes du monde ou les fiches de renseignements de personnalités du show-biz par exemple) mais d’inventer d’autres systèmes. Chaque numéro est construit sur un système unique non sur une thématique. C’est ce qui fait la caractéristique de la revue d’ailleurs, les numéros se suivent mais ne se ressemblent pas.

 

Comment avez-vous réagi à la récompense du Prix de la Bande Dessinée Alternative d'Angoulême ? Qu’est-ce que cela représente pour vous?

B.H. : C’est un grand honneur car nous connaissons Eric et moi ce prix depuis de nombreuses années. On était même des collectionneurs du petit fascicule qui était édité dans les années 2000 où chaque fanzine de la sélection était présenté. La récompense du Prix de la Bande Dessinée Alternative d'Angoulême a donc été une très grande joie. Compte tenu du contexte de l’actualité avec les événements terroristes de janvier 2015, ce prix avait aussi le sens pour nous d’un encouragement à faire une bande dessinée engagée et libre. Car dans le fond, toutes ces recherches de bande dessinée à base de contrainte n’ont pour nous de sens que si elles servent à mettre en évidence une certaine réalité sociale et politique. La bande dessinée, comme les autres formes d’expression, doit témoigner de son temps et parler du monde, sinon elle n’est qu’un jeu formel. C’est pourquoi nous insistons sur le lien avec le réel que doit faire apparaître la contrainte. La simple exploration d’une contrainte ne peut pas être suffisante, elle n’est pas une fin en soi, elle n’est qu’un moyen de rendre compte de la réalité, voire de la faire apparaître. De fait nos contraintes ne sont pas trop strictes ni trop formelles, elles ne sont que des pistes desquelles nous pouvons dévier. Il ne faut pas oublier que l’humour, le sexe et l’imagination sont les trois mamelles de la bande dessinée, comme dirait le maire de Champignac.

 

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