Une leçon de scénario avec Fabien Nury et Xavier Dorison

Le samedi 31 janvier 2015 à 19h40

Ce 42e festival met à l'honneur Fabien Nury, scénariste spécialisé (ou presque) dans les bandes dessinées historiques, avec une grande exposition consacrée à son travail. Samedi, il assurait une passionnante rencontre avec Xavier Dorison, autre scénariste d'exception.

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Un scénariste superstar

À Angoulême, les stars, ce sont souvent les dessinateurs. Leur travail se prête parfaitement aux expositions, et les festivaliers font la queue très longtemps pour une de leurs dédicaces. Parmi les 42 Grand Prix du festival, on ne compte que des dessinateurs ou des « auteurs complets » (assurant à la fois scénario et dessin), et aucun pur scénariste.  Du coup, les festivaliers ont parfois du mal à comprendre, concrètement, leur travail. L'exposition « Fabien Nury, maestro du scénario », présentée dans cette édition, aide beaucoup pour cela. On peut y voir des planches tirées des nombreuses œuvres sur lesquelles il a travaillé, et les différentes étapes préliminaires, du scénario au storyboard. L'exposition fait aussi dialoguer en permanence le scénariste et ses différents dessinateurs, ce qui permet au visiteur de comprendre le travail caché, sous le résultat final.

 

Films et scénarios BD ? Des faux-amis

Pour ceux qui voulaient en savoir encore plus, Fabien Nury participait à une rencontre « Bande dessinée et cinéma : les scenarii », avec son collègue Xavier Dorison (scénariste, notamment, des séries Le Troisième Testament, Long John Silver, Undertaker, et depuis peu des futurs Thorgal).

L'occasion pour le duo de scénaristes, qui a souvent travaillé ensemble (notamment pour le film Les Brigade du Tigre et pour la série de bandes dessinées W.E.S.T), de faire un certain nombre de parallèles entre les deux médiums, comme Eiji Otsuka le faisait lors de sa masterclass, mais aussi de souligner les différences. La principale ? « Elle se situe dans l'écart entre les cases », explique Fabien Nury. « Une BD peut se permettre des ellipses bien plus importantes qu'un film. » Et si, pour Eiji Otsuka, un manga ressemble beaucoup à un storyboard de film, pour Fabien Nury, cela n'est pas vraiment applicable à la bande dessinée franco-belge. « J'ai travaillé sur plusieurs adaptations d'un médium à l'autre. Au début, on croit que ça va être facile, et finalement on est obligé de tout refaire. Le rythme n'est pas le même, les dialogues ne sonnent pas pareil à l'écrit et à l'oral... » Exemple avec une double-page d'ouverture de Long John Silver sur laquelle on voit un bateau en pleine tempête, et les pensées d'un personnage inscrites dans des bulles autour. « Dans un film, ça ne serait pas possible », explique Xavier Dorison. « Pour avoir la même ambiance, il faudrait entendre le bruit de la mer déchaînée en même temps que la voix off du personnage... Dans la BD, on a un équilibre entre texte et image qui est différent, et qu'il faut savoir utiliser. »
 

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Polar contre Aventure, le choc des mythologies

Les deux scénaristes travaillent le plus souvent sur des BD dont l'action a lieu à des époques passées, mais ils ont des univers de prédilection un peu différents. « Xavier fait des récits de vikings, de pirates... », explique Fabien Nury. « Ce sont plus des récits mythologiques qu'historiques. Ils se situent dans le genre Aventure, alors que les miens sont plus catégorisés Polar. Chaque genre a sa façon de raconter les choses. Le Polar est un genre dans lequel vous expliquez que les mythologies sont des mensonges. L'Aventure, c'est l'inverse. Il y a toujours cet écart philosophique. »

Mais savoir dans quel genre vous travaillez et quels en sont les codes et les clichés permet aussi de travailler plus efficacement, en  faisant l'économie de certaines mises en contexte fastidieuses. « Le genre vous fait gagner du temps », commente Fabien Nury face à une image de femme fatale. « Le genre favorise une caractérisation ultra rapide du personnage. Le lecteur amène une large partie de l'univers avec lui. Il est votre allié, sans le savoir. »

 

Scénario et documentation

« Une bonne vie fait un très mauvais scénario », sourit Xavier Dorison. « Vous voulez avoir une vie réussie, tranquille, que les choses se passent comme prévu. Le scénario, c'est l'inverse : rien ne doit se passer comme prévu. »

Une fois l'idée générale trouvée, il faut rassembler la documentation qui permet de la faire vivre. Dans l'exposition consacrée à Fabien Nury, on peut entrevoir une (petite) partie de sa bibliothèque et de sa DVDthèque. Quand il décide de commencer un projet, il s'imprègne au maximum d’œuvres et de  documents le concernant. Et parfois, cela amène beaucoup trop d'idées. « Un défaut courant du premier scénario, c'est de vouloir tout dire », rappelle Fabien Nury. Mais les scénaristes expérimentés savent que si une bonne idée ne trouve pas sa place dans un projet, elle trouvera sa place dans un autre. « Quand on se documente sur un sujet, on découvre des choses qu'on ne prévoyaient pas. Elles peuvent être utiles plus tard. Il y a des chutes de docs, comme il y a des chutes dans l'écriture d'un roman ou dans les images d'un film. En travaillant sur le film Les Brigades du Tigre, on a trouvé le scénario du Chant du Cygne, de Il était une fois en France... C'est des choses qui ne sont utilisées que bien plus tard, mais qui vous restent en tête, dont vous savez que vous en ferez quelque chose un jour. »

D'autant plus qu'aujourd'hui, c'est beaucoup plus facile d'avoir accès à de la documentation. « Alain Ayroles m'a raconté que quand il travaillait sur le premier tome de De Cape et de Croc (paru en 1995), pour savoir à quoi ressemblait une galère, il devait aller dans un musée voir une maquette et la mitrailler de photos. Et mitrailler, à l'époque, ça voulait dire prendre six ou sept photos. C'était de la pellicule... Avec internet, c'est beaucoup plus facile de se documenter aujourd'hui qu'il y a vingt ans. »

 

Cases et storyboard

Après la collecte de documentation et l'écriture du scénario vient le moment de construire concrètement le récit en fonction des contraintes de taille de l'album, et donc de faire le storyboard. « C'est à ce moment que le texte devient image. Le vrai réglage de l'album se fait à cette étape. Le scénariste écrit seul, le dessinateur dessine seul... Mais la construction du récit et le storyboard, ce sont les moments où ils se retrouvent ensemble. Tous mes albums réussis reposent sur des succès pendant ces deux étapes. » Et pour avoir un résultat avec une narration maîtrisée, il ne faut pas hésiter à faire des choix assumés. « Il faut éviter ce que l'on appelle, entre nous, les cases mollassonnes. C'est à dire des cases qui ont toujours à peu près les mêmes valeurs de plans. Ça donne une sensation d'ennui. Si vous serrez le plan sur un objet, n'hésitez pas à serrez de très près. »

 

The End

Comment gérer la fin de son histoire ? Quand on commence un projet, faut-il la connaître ? Oui, pour Fabien Nury. Même si ça dépend, une fois de plus, du genre. « Ce n'est pas pareil si vous êtes dans une histoire de type Polar ou de type Aventure. Le rapport de cause à effet marche dans la vie, pas dans un scénario. Dans un scénario, ce qui se passe arrive à cause de ce qui va se passer tout à l'heure, ou à la fin. Le rapport de causalité est inversé. J'ai abandonné beaucoup de scénarios parce que je ne trouvais pas de fin satisfaisante. Pour moi, c'est plus important de s'arrêter plutôt que de pondre une bouse. Comme je fais le plus souvent des polars, je ne peux écrire que si je connais la fin. À tel point que dans Il était une fois en France, j'ai mis la fin au début ! »