« Snober la BD alternative, ce serait se couper de l'avenir », interview de Philippe Morin

Le vendredi 30 janvier 2015 à 16h42

Philippe Morin, le premier lauréat du prix du Fanzine (en 1982!), est aujourd'hui responsable du Prix de la bande dessinée alternative, qui l'a remplacé. Année après année, il voit défiler ceux qui seront les grands talents de demain, et évoluer la bande dessinée au niveau mondial.

Pourquoi le festival accorde-t-il de la place à la bande dessinée alternative ?

Philippe Morin : À la base, on ne parlait pas de BD alternative, mais de fanzines. Fanzine, ça vient de « fanatique-magazine ». Ça apparaît dès les années 20 aux USA, et en France à partir des années 60. Et dès ses débuts, le festival s'est intéressé à ces fanzines. L'un des cofondateurs du festival écrivait d'ailleurs dans l'un d'eux. Des créations étaient exposées à Angoulême dès la première année, des stands étaient visibles... Et en 1982, le prix du fanzine a été créé.

 

Pourquoi des artistes décident de créer des fanzines, à la base ?

P.M. : Il faut se remettre dans le contexte historique. On était dans un monde sans internet, sans même les radios libres. Le seul moyen de communiquer sur sa passion et de rencontrer d'autres gens aussi passionnés que soi, à l'époque, c'était d'éditer soi-même un fanzine.

Mais aujourd'hui, le prix du fanzine a été transformé en prix de la BD alternative. Pourquoi ? Tout simplement  parce que les fanzines n'existent quasiment plus. Ou en tout cas, pas sous la même forme. Ceux qui autrefois faisaient des fanzines font aujourd'hui des blogs ou des sites internet. En revanche, la création de BD, en terme d'avant-garde, s'est extrêmement développée. Aujourd'hui, on a de plus en plus de revues faites par des étudiants ou des auteurs semi-amateurs qui font des trucs très poussés, et beaucoup moins mainstream que la production que l'on retrouve dans les rayons des magasins. Et c'est ce qui nous intéresse : ces gens qui vont travailler sur les frontières de la figuration narrative, essayer de repousser les limites. Au point que parfois, on ne sait plus si on est encore dans la BD ! Nous, on part du principe que tant que des images sont utilisées pour raconter une histoire, c'est une BD. Mais on reçoit vraiment des choses étonnantes, où le fond dépend énormément de la forme, et inversement.

 

« Lewis Trondheim a commencé à Angoulême avec un fanzine.  
Et à l'époque, personne ne faisait la queue pour l'acheter ! »

 

Pourquoi est-ce important de suivre ces revues expérimentales ?

P.M. : Parce que ceux qui font des fanzines aujourd'hui sont ceux qui gagneront le grand prix dans vingt ans. Une bonne moitié des professionnels que l'on peut voir aujourd'hui chez les gros éditeurs a commencé dans des fanzines. La première fois que Lewis Trondheim est venu à Angoulême, quand il avait 20 ans, c'était pour présenter son fanzine. Il était au fin fond de l'espace dédié, et je peux vous garantir qu'à l'époque, personne ne faisait la queue pour l'acheter ! Pareil pour Dupuy et Berberian : ils étaient dans mon fanzine, en 82...

 

Aujourd'hui, pour le prix de la bande dessinée alternative, vous recevez des candidatures du monde entier...

P.M. : Sur 30 candidats sélectionnés, 16 ne sont pas français. Le prix de la bande dessinée alternative du festival d'Angoulême est le prix le plus renommé internationalement. On a des candidatures du Brésil, de Taïwan... À l'autre bout de la planète, ils savent que pendant quatre jours, Angoulême est le centre du monde de la BD.

Mais c'est quelque chose qui a beaucoup évolué au fil des ans. Historiquement, les trois grands pays producteurs de BD (France, USA, Japon) ont très rapidement eu leurs fanzines. Mais aujourd'hui, ce sont les pays ayant une culture de la BD émergente qui s'y mettent. Par exemple, je crois qu'il n'y a actuellement aucun éditeur professionnel au Brésil, mais paradoxalement il y a là-bas un vrai développement des fanzines. Et c'est une très bonne nouvelle : les auteurs, mais aussi les éditeurs de demain, ils sortiront des fanzines d'aujourd'hui. C'est pour cela que snober les fanzines et la BD alternative serait une erreur : ce serait se couper de l'avenir.

 

> Retrouvez les fanzines et autres revues expérimentales dans l'espace BD alternatives du Nouveau Monde pendant toute la durée du festival. Une quarantaine de stands différents sont présents, et si aucune animation n'est strictement planifiée, les happenings sont permanents, et l'ambiance inimitable.

> Jeudi à 14h, une conférence « Strapazin : 30 ans de BD alternative » par Christian Gasser, est prévue au Conservatoire, dans l'Auditorium.

> Dimanche à 11h, une conférence « BD alternatives et fanzines : bilan de l'année », par Camilla Patruno, aura lieu au Conservatoire, salle Gerschwin.

> Le Prix de la bande dessinée alternative sera dévoilé dimanche après-midi, au cours de la remise des prix.