Jirô Taniguchi, l’homme qui rêve

Une grande exposition monographique, la première de cette envergure qui lui soit consacrée en Europe, célèbre le talent multiforme de l'auteur japonais le plus apprécié des lecteurs européens. Retour sur un parcours d'exception.

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© 2000 by Baku Yumemakura - Jiro Taniguchi

Vingt ans exactement après sa première traduction en langue française, le plus transversal et le plus œcuménique des auteurs japonais est célébré au Festival d'Angoulême par l'entremise d'une grande exposition monographique, la plus importante qui lui ait été consacrée à ce jour en Europe. Jirô Taniguchi n'est pas un inconnu à Angoulême. Par deux fois déjà, le Festival a inscrit son nom à son palmarès officiel : Prix du scénario en 2003 pour Quartier lointain, Prix du dessin en 2005 pour Le Sommet des dieux.

Bref, c'est en compagnon de route que le Festival l'accueillera en janvier 2015 pour l'inauguration de l'exposition qui lui rend hommage, « Jirô Taniguchi, l'homme qui rêve ». Une manière de célébrer le lien très particulier qui l'unit à ses lecteurs occidentaux. Aucun autre auteur japonais n'a su à ce point entrer en résonance avec les goûts et les centres d'intérêt des publics européens, toutes générations et toutes origines confondues, bâtissant au fil d'une trentaine de traductions une relation de fidélité réciproque riche et profonde – pour ne rien dire du tour de force consistant à agréger à son univers des lecteurs qui, sans lui, n'auraient probablement jamais ouvert le moindre album de bande dessinée.
 

© 1998 Jiro TANIGUCHI-Shogakukan

Fin des années 70, au Japon. Dans Heavy Metal et quelques revues étrangères du même type qu'il est l'un des très rares mangaka à avoir la curiosité de feuilleter, Jirô Taniguchi, alors en tout début de parcours professionnel, découvre le travail d'une poignée d'auteurs européens qui l'impressionnent beaucoup. Schuiten, Crepax, Crespin, Bilal, Giardino... Et puis Moebius, bien sûr, le plus audacieux de tous, dont il n'a pas encore saisi – mais comment le pourrait-il, alors que sa lecture se limite aux seules images – qu'il est l'alter ego de ce Jean Giraud dont le travail sur le western l'éblouit. Taniguchi sent qu'il y a là non seulement un territoire d'une grande richesse, mais aussi un monde avec lequel il se sent en empathie.

Par la suite, il n'aura de cesse d'approfondir sa familiarité avec la bande dessinée européenne – et en sera payé de retour. Au milieu des années 90, alors qu'en Europe on commence à s'ouvrir aux mangas grâce à quelques pionniers, Jirô Taniguchi fera partie de la première vague d'auteurs japonais choisis par Jean-Paul Mougin, le fondateur d'(À Suivre), pour figurer au sommaire de la collection « Mangas » que lancent les éditions Casterman. C'est la parution de L'Homme qui marche, livre fondateur de la carrière européenne de Taniguchi.

 

© Jiro Taniguchi - Futuropolis

D'emblée, c'est presque à rebours de son parcours de dessinateur que les lecteurs occidentaux découvrent Jirô Taniguchi. Les œuvres de la maturité artistique et créatrice, de l'introspection, de l'humanisme intimiste et contemplatif commme Le Journal de mon père ou Quartier lointain seront en effet les premières à être adoptées par les publics européens. Et ce n'est qu'ensuite, au fil des nombreuses traductions progressivement proposées par divers éditeurs (Kana, brièvement Panini ou Le Seuil), qu'on découvrira l'autre facette majeure de son talent : l'action, le mouvement, l'énergie. Au travers de ces œuvres d'une foisonnante diversité (l'alpinisme avec Le Sommet des dieux, l'aventure et les grands espaces avec L'Homme de la toundra, l'histoire mouvementée du Japon médiéval avec Kaze No Shô, le polar avec Trouble is my business), parfois historiquement antérieures aux réalisations plus « littéraires » du mangaka, on comprendra que Jirô Taniguchi est non seulement un auteur d'une grande sensibilité, mais aussi un maître dessinateur, capable de tout aborder avec le même appétit, la même exigence, la même réussite.

C'est du talent et du parcours créateur de cet artiste complet dont l'exposition « Jirô Taniguchi, l'homme qui rêve » entend rendre compte. Idée maîtresse, proposer à chaque visiteur de l'exposition de devenir à son tour, sur quelque 600 m2 et par l'entremise de quelque trois cent originaux et reproductions, un « homme qui marche » au fil d'une œuvre multiforme, à la rencontre de quelques-uns des thèmes majeurs qui structurent le travail du maître japonais : les grands espaces et la nature, la relation profonde aux racines, aux origines, à la famille, l'art de la narration paisible et le sens de l'écoulement du temps – sans oublier l'hommage aux plaisirs de la table, célébrés non seulement dans Le Gourmet solitaire (sa série la plus populaire au Japon), mais dans presque tous ses livres. Au fil de la déambulation sera aussi évoquée l'originalité du lien qui, de Moebius à Benoît Peeters ou Igort, unit Taniguchi à ses pairs européens.

En écho à ce cheminement enfin, une section spécifique de l'exposition mettra plus particulièrement en relief l'actualité de Jirô Taniguchi à travers ses publications les plus récentes : le travel book à Venise paru chez Louis Vuitton à l'été 2014, son hommage au musée du Louvre coédité par Futuropolis et Louvre éditions ou son nouveau récit intimiste Elle s'appelait Tomoji chez Rue de Sèvres.
 

Exposition Jirô Taniguchi, l'homme qui rêve
Vaisseau Moebius, 121 rue de Bordeaux
Production : 9eArt+ •
Commissariat : Nicolas Finet •
Coordination : Corinne Quentin •
Scénographie : MADesigners