Interview de Pietro Scarnera, lauréat du Fauve Prix Révélation 2016 pour « Une étoile tranquille »

Le mercredi 16 mars 2016 à 11h01

Entretien avec Pietro Scarnera autour de l'album «Une étoile tranquille, portrait sentimental de Primo Levi», Fauve d’Angoulême Prix Révélation

Pietro Scarnera a réalisé deux albums de bandes dessinées étonnants - publiés en Italie ainsi qu'en France, Journal d'un adieu par les éditions Ça et là et Une étoile tranquille par les éditions Rackham. Avec ce dernier, Prix Révélation 2016, nous emmène à la re-découverte de l'œuvre « complète » de Primo Levi en tant qu’auteur de romans, d’essais, d’histoires de science-fiction, d’articles, de poèmes... Un auteur qui a eu la capacité de produire « une œuvre littéraire accessible à tous. Et d'être en mesure de le faire avec une extrême délicatesse, souvent avec ironie et toujours avec clarté, avec le désir de parler à un public aussi large que possible. »

Vous avez écrit une biographie de Primo Levi qui touche des aspects inédits de la vie de l'un des témoins les plus connus de l'Holocauste. C'est un témoignage, un vrai portrait sentimental, comme vous l'avez défini, un hommage à cet homme qui vous est proche (tous les deux, vous avez vécu à Turin et qui vous rappelle votre grand-père.) Qu'est-ce qui vous a poussé à traiter cette histoire sous ce point de vue ?
Pietro Scarnera : Il y a plusieurs raisons qui m'ont poussé à réaliser Une étoile tranquille. La première est bien sûr que Primo Levi est l'un de mes écrivains préférés. Sauf que je l'ai découvert assez tard : comme tout le monde j'avais lu Si c'est un homme à l'école, mais le volume était resté sur l'étagère comme il arrive souvent à tant de lectures scolaires. Des années plus tard, je l'ai repris dans ma main : je l'ai relu et ensuite j'ai lu tous les autres livres de Levi, y compris ses interviews. À ce point-là je découvre un écrivain beaucoup plus complexe que celui que je pensais de connaitre : Levi a écrit des romans, des essais, des histoires de science-fiction, des articles, des poèmes... donc la première impulsion pour mon travail c'était de faire découvrir à d'autres personnes l'écrivain que j'avais découvert moi-même.

Bien sûr, une lecture approfondie de Primo Levi m'a remis en question, aussi parce que dans les mots de Lévi il y a toujours un appel aux jeunes, car ils prennent le témoignage et le fassent avancer. Donc, la deuxième raison est morale. Ensuite, il y a des raisons mineures : je pense que l'histoire de comment Levi est devenu un écrivain est une bonne histoire à raconter et le visage de Primo Levi est intéressant à dessiner.

Vous devriez en connaitre beaucoup sur cet homme aujourd’hui, qu'est-ce qui vous a marqué le plus ? Comment s'était de vivre avec ses mots, ses livres et son histoire pendant de nombreux mois, le temps de réaliser cet album ?
P.Scarnera : En fait, maintenant, je connais très bien l'œuvre de Primo Levi, alors que sa vie privée, son caractère, par exemple – dont je ne me suis pas occupé beaucoup - me restent assez mystérieux. Ce qui m'a impressionné le plus est son talent de conteur, notamment la capacité de prendre ce qui était pertinent dans ses expériences individuelles (non seulement en tant que témoin du camp, mais aussi en tant que chimiste) et le transformer en une œuvre littéraire accessible à tous. Et d'être en mesure de le faire avec une extrême délicatesse, souvent avec ironie et toujours avec clarté, avec le désir de parler à un public aussi large que possible.

En ce qui concerne l’approche graphique, vous avez affirmé d'avoir trouvé la façon de dessiner cet album après une centaine de pages. Qu'est-ce qui a changé à ce moment-là ? Est-ce qu'il y a eu des passages plus compliqués ou plus plaisants ?
P.Scarnera : Ah ! Je suppose que cela était une question d'exercice ! Il est évident que maintenant je dessinerais le livre à nouveau, mais à un moment donné il faut s'arrêter. Les passages les plus agréables ont été ceux pour lesquels j'avais quelques références visuelles (les poèmes de Levi, surtout, ou les peintures de Zoran Music) à transformer et utiliser sous forme de bande dessinée. Les passages les plus compliqués sont ceux pour lesquels la documentation était rare : par exemple dessiner un jeune Primo Levi, dans les années '40, a été compliqué parce qu'il y a très peu de photos. En général avoir des images de référence était très rassurant pour moi, parce que je ne voulais pas inventer, mais montrer aussi dans la conception et la construction de la planche que derrière il y avait un gros travail de documentation.

@ Pietro Scarnera / Rackham

Êtes-vous fasciné par la BD du réel ? Quels sont les auteurs ou les œuvres qui vous ont marqué le plus pour l'écriture de cet album ?
P.Scarnera : J'aime la BD du réel, mais pas à tout prix. L'importante est qu'une bande dessinée ait quelque chose à dire, ou plutôt une histoire à raconter. Pour Une étoile tranquille bien sûr, le point de référence constant était Maus d’Art Spiegelman, bien que j'ai travaillé dans une direction très différente. En général, il a été très utile voir comment d'autres dessinateurs que je connais personnellement ont travaillé. Par exemple, l'idée d'utiliser deux jeunes qui voyagent pour reconstruire une histoire passée est empruntée à Palacinche d’Alessandro Tota et Caterina Sansone, tandis qu'après avoir lu la bande dessinée de Silvia Rocchi autour de la poétesse Alda Merini (Ci sono notti che non accadono mai) j'ai compris que je devais effacer beaucoup de choses que j'avais écrites et laisser plus d'espace aux mots de Levi.

Quelle était votre réaction d'après l'annonce du Fauve Prix Révélation au Festival d'Angoulême ? Avez-vous des retours des lecteurs français autour de vos BD ?
P.Scarnera : Si je regarde maintenant les photos de la Cérémonie de remise des prix il me semble que j’ai l’air d’être entre la peur et l'incrédulité ! Je sais que le livre a été réimprimé par Rackham... Je souhaite que les gens le lisent, pas trop pour moi, mais pour le fait qu'il parle de choses importantes, qui sont celles mentionnées par Primo Levi. D'ailleurs, je vais bientôt prendre des cours de français.

Quels sont vos projets actuels et futurs ?
P.Scarnera : Je travaille doucement sur un nouveau livre, où je voudrais faire pour la première fois de la fiction et traiter une thématique plus légère (même si très importante pour moi). Depuis un an, je m'occupe de la rédaction de Graphic News, un projet qui vise à expérimenter ce que vous pouvez faire en mélangeant le journalisme et la bande dessinée, et en second lieu le potentiel de la bande dessinée numérique. Nous publions plus ou moins une histoire à semaine et nous travaillons avec de nombreux auteurs différents : maintenant ils sont trente et nous devrions bientôt être en mesure de travailler même avec des auteurs en dehors de l'Italie.