Morte, la culture française ? Avancée à la face du monde par l'hebdomadaire américain Time, cette assertion provocatrice n'a pas manqué de susciter son lot de réactions argumentées, nourries de références à l'art contemporain (Sophie Calle), à la musique (Pierre Boulez), au théâtre (Chereau), au cinéma (Juliette Binoche, Isabelle Huppert), à l'architecture (de Portzamparc, Andreu), au design (Starck) ou aux arts de la rue (Royal de Luxe), etc. Il est pourtant étrange que pas un des témoins montés au créneau de la défense et de l'illustration de la vitalité de la culture française n'ait cité, à l'appui de son argumentation, le domaine d'expression qui met en évidence, avec le plus d'éclat peut-être, la fertilité, la richesse et la diversité de la création française : la bande dessinée.
Demandez donc à Chihoi Lee, jeune espoir trentenaire de la bande dessinée chinoise qui se voit ces jours-ci consacré par une exposition rétrospective au Hong Kong Art Center, d'où lui viennent ses influences déterminantes. Questionnez l'éditeur coréen Kim Dae-joong, pionnier dans son pays, avec sa jeune maison d'édition Sai Comics, d'une manière originale et exigeante de publier de la bande dessinée, sur le point d'origine de son désir d'éditer. Relisez les entretiens où Taiyô Matsumoto, auteur majeur de la scène japonaise du manga adulte, évoque les images et les artistes qui ont directement façonné sa propre manière de concevoir la bande dessinée. Ecoutez l'auteur canadien Seth ou l'américain Craig Thompson dire où va leur admiration. Et demandons-nous pourquoi un cinéaste comme Steven Spielberg, parmi toutes les options possibles, a finalement choisi, entre tous, d'adapter à l'écran le travail d'un certain Hergé...
Tous ces créateurs citeront la bande dessinée d'expression française, ses auteurs, ses œuvres, ses éditeurs, ses audaces, ses innovations, ses expérimentations. Sans limites de genre, de style, de propos ou de génération, c'est tout un continuum artistique français, de Bilal à Blutch ou Lewis Trondheim, de Moebius à Dupuy-Berbérian ou Marjane Satrapi (et la liste, ici, n'est évidemment pas exhaustive) qui fait école, littéralement.
Dresser un tel constat n'est pas un exercice de vanité. Mais bien plutôt la revendication lucide, sereine, et, pourquoi ne pas l'avouer, plutôt fière, de la vitalité d'une culture particulière. Voilà vingt ans au moins que la bande dessinée d'expression française ne cesse de se réinventer, à la recherche constante de nouvelles formes, de nouveaux thèmes, de nouvelles narrations, de nouveaux contenus. Et, surtout, voilà plus de deux décennies qu'elle rayonne, façonne et influence très au-delà des frontières du seul espace francophone.
À l'heure où le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême dévoile la programmation de sa 35e édition, proposée du 24 au 27 janvier 2008 et plus que jamais axée sur la promotion et la défense des démarches d'auteur, au sens le plus créateur du terme, il n'était sans doute pas inutile, en guise de réplique à Time, de rappeler ces quelques faits. Sans esprit de polémique, mais avec assurance : toute une profession, toute une filière, peut en l'espèce tranquillement affirmer et assumer son talent, son empreinte.
Reste, peut-être, à achever d'en convaincre non pas le monde extérieur, mais certains de nos plus proches interlocuteurs... Quand donc acceptera-t-on enfin l'idée que la bande dessinée fait pleinement partie de notre patrimoine vivant, au même titre exactement que la littérature, et qu'à ce titre, elle constitue un atout et un support idéal pour diffuser la culture française et francophone ? Qu'on nous pardonne de personnaliser le débat un instant, mais rappelons que la France dispose, avec le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, de l'événement de référence de tous les créateurs de bande dessinée, l'événement où des créateurs aussi considérables qu'Art Spiegelman et Katsuhiro Otomo se déplacent pour recevoir l'hommage et la reconnaissance de leurs pairs. À l'heure où Time nous interpelle collectivement sur le thème de la mort de la culture française, n'est-il pas temps de décupler les efforts pour que se renforcent les synergies public / privé qui permettront de contribuer davantage encore à l'exportation de la création française, à l'instar de ce que font aujourd'hui Japonais et Américains ?
Morte, la culture française ? Allons donc ! Venez nous rejoindre à Angoulême fin janvier prochain : toute la bande dessinée vous y attend, prête à vous démontrer qu'il n'en est rien.
Franck Bondoux & Benoît Mouchart
(délégué général et directeur artistique du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême)