Exposition Rutu Modan - un théâtre tragi-comique

Récompensée par deux fois au Festival, l’autrice israélienne Rutu Modan est cette année mise à l’honneur dans une exposition exceptionnelle. L’occasion de revenir sur une œuvre essentielle où s’entremêlent réalisme cru et humour acide, à l’aune d’une ligne claire réinventée dans sa forme et dans son dialogue avec le réel.

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Pour son édition 2019, le FIBD rend hommage à l’autrice israélienne Rutu Modan, lauréate du Prix Essentiel pour Exit Wounds en 2008 et Prix spécial du jury pour La propriété en 2014. Une vaste exposition rétrospective sera ainsi consacrée à sa carrière, débutée en 1990. Alors étudiante aux Beaux-Arts à Jérusalem, la jeune artiste née en 1966 y découvre le magazine Raw et la BD indépendante américaine, qui scellent sa vocation. Elle commence par réaliser des strips pour des journaux israéliens, déployant un style sombre qu’elle qualifie de « grotesque et tordu », inspiré du dessinateur gothico-humoristique américain Edward Gorey. Au milieu des années 1990, avec l’illustrateur et auteur de BD Yirmi PInkus, elle crée le collectif Actus Tragicus, qui compte aussi parmi ses membres Itzik Rennert, Batia Kolton et Mira Fridman. Parallèlement, Rutu Modan travaille sur des récits plus longs avec l’écrivain Etgar Keret. Son style s’éloigne peu à peu de la caricature, s’adoucit, sous l’influence d’un auteur qu’elle admire, Jacques de Loustal. Rutu Modan ne cesse d’être frappée par le fait que la réalité est souvent plus extrême et plus ridicule que ce qu’en dépeint la fiction, notamment la bande dessinée. Plus besoin donc d’exagérer. Elle opère alors un glissement à la fois narratif et graphique, s’éloignant d’une vision distordue des choses et collant de plus près au réel pour mieux en souligner son absurdité et ses dysfonctionnements. Elle épure son dessin, le tirant consciemment vers la simplicité de la ligne claire.

Avec le récit court Retour à la maison (2002, paru en France en 2005 dans le recueil Energies bloquées), elle traite pour la première fois ouvertement d’un sujet inspiré par la vie en Israël, - un père israélien croit voir son fils, disparu au Liban, revenir en avion. Dès lors, Rutu Modan va s’attacher à mêler intime et société dans ses bandes dessinées, faisant de l’absence, des faux-semblants et de la famille ses thèmes de prédilection. Ça sera ainsi Exit Wounds en 2007, traversé par la figure d’un père absent, puis en 2013 La Propriété, dont l’exergue résume parfaitement les préoccupations de l’autrice : "En famille, on n’a pas à dire toute la vérité et ça ne s’appelle pas mentir ».

Toujours avec une grande justesse, Rutu Modan interroge aussi la capacité de la mémoire à redéfinir et à modifier les contours de l’Histoire, à déplacer les frontières de la vérité et du mensonge – une problématique que son esthétique ligne claire sur base photographique sublime évidemment. Alors que la mort et la guerre sous-tendent souvent ses récits, Rutu Modan manifeste un humour acide, faisant fi du politiquement correct, soulignant toujours avec subtilité le ridicule des situations ou des propos.

 

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A Tragicomic Setting

 

This year’s Angoulême Festival is hosting a special exhibition in honor of Rutu Modan, whose talent was twice rewarded in past editions. Pride of place will be given to the artist’s fundamental work intermingling raw realism with a sharp sense of humor, while her limpid style undergoes a shift in both its form and dialogue with reality.

The 2019 edition of the Angoulême Comics Festival will pay tribute to Israeli author Rutu Modan, winner of the “Prix Essentiel” for Exit Wounds in 2008 and “Prix spécial du jury” for The Property in 2014. The Festival will host a vast retrospective on her career since its onset in 1990. The 1966-born artist found her true calling after discovering the magazine Raw and American independent comic strips while a Beaux-Arts student in Jerusalem. She started out by drawing cartoon strips for Israeli periodicals in a dark style which she herself described as “grotesque and twisted,” inspired by Goth-eccentric American cartoonist Edward Gorey. In the mid-1990s, she founded the collective Actus Tragicus with comics artist and author Yirmi Pinkus. Members included Itzik Rennert, Batia Kolton, and Mira Fridman. In parallel, Rutu Modan worked with writer Etgar Keret on longer stories. As she gradually moved away from caricature, her style mellowed under the influence of an author she admired: Jacques de Loustal. Rutu Modan was struck by a reality often more extreme and absurd than fiction – and comics in particular. Since it no longer seemed necessary to exaggerate things, she shifted from a distorted outlook toward a realistic narrative and graphic approach to highlight the absurdity and dysfunctions of reality. She consciously stripped her drawing of the superfluous in favor of a simple and clear line.

She drew from her own experience of life in Israel for her short tale Retour à la maison (2002, published in France in 2005 in the collection Energies bloquées). It tells the story of an Israeli father who believes he sees his estranged son return by plane after he went missing in Lebanon. From then on, absence, false pretenses and family became Rutu Modan’s favorite themes as she mixed personal struggles with societal issues. It led to Exit Wounds in 2007, crossed by the figure of an absent father, and to The Property in 2013. In fact, the latter’s epigraph epitomizes the author’s concerns: “Not telling the whole truth to your relatives doesn’t mean you’re lying.”

With great insightfulness as always, further magnified by clear lines drawn from a photographic base, Rutu Modan questions how – and to which extent – memory can redefine History and shift the boundaries of truth and lies. Often drawn on a backdrop of death and war, Rutu Modan’s sharp wit laughs in the face of political correctness and never fails to subtly reveal the absurdity of words or situations.