Duel : entretien avec Renaud Farace

Le lundi 19 juin 2017 à 15h42

Les Jeunes Talents ont publié : inspiré d'une nouvelle de Joseph Conrad trouvée dans une maison de famille, Renaud Farace nous présente son dernier album, Duel.

Avec Renaud Farace, lauréat du Concours Jeunes Talents en 2005, nous avons discuté d'expérimentations graphiques et de vieilles affaires, de persévérance et d’enthousiasme sans jamais nous éloigner de Duel, la bande dessinée qu'il vient de signer chez Casterman. Ce n'est pas le premier à être inspiré par la littérature de Joseph Conrad (Donatien Mary nous en parlait ici) et voici comment il a fait de ce coup de foudre un superbe album !

Duel s’inspire d’une nouvelle de Joseph Conrad, comment est venue l'idée d’adapter ce conte noir ?
Renaud F. : C'est en fait un autre projet qui m’a amené à celui-ci : l’adaptation du dernier roman de Conrad, Le Frère-de-la-côte. Un récit d’aventures, particulièrement riche et dense, que je prévoyais d’adapter en 500 ou 600 pages. Un ami éditeur m’a judicieusement glissé à l’oreille que c’était peut-être ambitieux pour une première et m’a conseillé de me faire la main sur une histoire plus courte. J’ai exploré plusieurs pistes — Swift, Wells, Cyrano de Bergerac (l’auteur) — sans retrouver le même besoin impérieux de m’attaquer à ces textes.
Puis en triant les affaires d’une vieille maison de famille, je suis tombé sur un recueil de nouvelles de Conrad. Ma curiosité fut immédiatement piquée, et j’embarquais l’ouvrage. La cinquième nouvelle m’impressionna beaucoup, et j’arrêtai mon choix dessus mais décidai malgré tout de lire l’ultime texte du recueil, et là... le coup de foudre ! Ce serait
Le Duel (le titre original) et rien d’autre ! Et ce serait quand même plus de 180 pages au final !

Ma première version du scénario se contentait d’être une rigoureuse adaptation des événements, elle était juste « gentille », un tantinet obséquieuse... Pourquoi alors avoir choisi cette nouvelle et pas une autre ?
Les derniers paragraphes, que je relisais sans cesse, m’ont donné la réponse : d’Hubert verse une pension militaire fictive à celui qui l’a poursuivi toutes ces années, et qu’il n’a cessé de fuir. Bizarre... Après sa victoire, le sage et mesuré d’Hubert aurait dû tout simplement se désintéresser du sort de Féraud, soulagé de ce fardeau, mais non : déjà il ne le tue pas, et en plus il en assure secrètement la subsistance... tout simplement car la disparition de Féraud lui serait intolérable.
La thématique de la dualité m’est alors apparue : les deux personnages
Féraud et d’Hubert sont les deux faces d’une même médaille, la retenue de l’un est l’exact opposé de l’impétuosité de l’autre. Tout naturellement ils s’attirent, chacun cachant en lui-même une parcelle du caractère de son adversaire. Cette part inconsciente, insupportable, détermine leur destin, selon qu’ils la combattent ou qu’ils y cèdent, allant jusqu’à renverser les rôles, étant au final incapables de la détruire pour de bon.
À partir de ce choix thématique, tout s’est enclenché, et le titre original de la nouvelle,
Le Duel, a perdu son article au profit de l’adjectif « duel », pour mettre en valeur cette dualité.

Ce nouvel album met en scène plusieurs duels physiques et rhétoriques au fil des ans. Est-ce que le traitement de l’image et du texte en bande dessinée participe de cette dualité ?
Renaud F. : Le traitement de l’un et de l’autre doit, à mon sens, avoir sa propre personnalité, véhiculer ses propres idées et transmettre ses propres informations (nécessaires à la bonne intelligibilité du récit). Ainsi, le texte ne doit pas paraphraser le dessin, et réciproquement, sinon l’on se retrouve avec un récit essentiellement descriptif et bourré de pléonasmes texte/image.
Dans
Duel, plus spécifiquement, j’ai tenté de restituer une idée de la dualité par des expérimentations (encore elles) autour de la composition des planches, des double-pages, et jusque dans les mouvements de l’album en son entier, où les scènes propres à d’Hubert et celles consacrées à Féraud sont placées et pensées en miroir.

On vous connaît pour Détective Rollmops : un album qui met en scène l'histoire d'un détective qui sollicite les lecteurs à participer activement à résoudre 9 jeux-enquêtes. D’où vient cet attrait pour les expérimentations ?
Renaud F. : Se poser des contraintes permet de libérer la créativité et d’explorer des champs insoupçonnés si l’on ne s’y était pas soumis. C’est là tout l’attrait de mouvements tels l’OuLiPo et l’OuBaPo. De plus, ces expérimentations, quand elles ne sont pas gratuites et qu’elles servent l’histoire et son discours, se révèlent également très ludiques pour le lecteur. Elles permettent ainsi à l’auteur de se renouveler, de se redécouvrir, de ne pas s’ennuyer (la bande dessinée est un travail de longue haleine, parfois répétitif), et divertissent le lecteur qui peut s’amuser à les repérer.

Vous étiez lauréat du concours Jeunes Talents 2005. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience et avez-vous de conseils pour ceux qui voudraient se lancer ?
Renaud F. : J’en garde un souvenir très ému, car c’est cette sélection qui m’a donné le courage de persévérer. Réaliser des bandes dessinées nécessite une certaine endurance et une bonne dose d’inconscience. Porter des projets peut s’avérer être un réel parcours du combattant, semé de bien de déconvenues. Attention, ce n’est pas un tableau pessimiste que je veux dresser ici - la BD apporte tout autant de satisfaction - mais il faut être sacrément enthousiaste, audacieux et tenace pour ne rien lâcher. Et parfois, l’enthousiasme des autres, comme celle d’un jury qui amène à une sélection aux Jeunes Talents, regonfle les batteries.

Quels sont vos projets pour la suite ?
Renaud F. : Sauter d’un empire à l’autre, en ancrant de futurs récits dans les colonies françaises du 20ème siècle, et commencer par l’Indochine en développant la Querelle des arbres de 2005 ; poursuivre les aventures de Rollmops avec Olivier Philipponneau ; écrire pour d’autres amis incroyablement talentueux ; s’en remettre aussi aux hasards des rencontres…

 

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