Interview de Li-Chin Lin, de Taipei à Angoulême

Le lundi 12 juin 2017 à 15h26

Les Jeunes Talents ont publié : Li-Chin Lin nous a accordé un bel entretien pour la sortie de son deuxième album « Fudafudak, l’endroit qui scintille »

Cette jeune auteure taiwanaise habite depuis plusieurs années en France, où elle a fait ses études et dessine tout en promouvant les échanges de bande dessinée entre son pays et ici. Son dernier album aborde la situation des aborigènes et de l'écologie à Taïwan, « une sorte d'île aux « trésors » pour les auteurs ». Li-Chin Lin, lauréate Jeunes Talents en 2007, nous a tout raconté autour de Fudafudak, l’endroit qui scintille (Editions ça et là) ainsi que ses projets à venir dans cette interview :

Cet album fait suite à Formose d’une certaine façon, en donnant à lire une histoire de Taïwan pour les lecteurs français. Comment est née cette envie de mêler vision autobiographique et documentaire ?
Li-Chin Lin : J’ai toujours l’impression que la vie réelle contient autant d’éléments intéressants que la fiction. Donc Formose parle du lavage des cerveaux orchestré par  le régime d'origine chinoise sur les écoliers taïwanais dont j’ai fait partie dans les années 70 et 80, Fudafudak aborde la situation des aborigènes et de l'écologie de l’île. Taïwan, mon minuscule pays, est hanté par de nombreuses affaires kafkaïennes. C’est une sorte d'île aux « trésors » pour les auteurs.

Dans 
Fudafudak, ce n’est plus moi qui suis héroïne du récit, mais deux amies taïwanaises : Hsiao-Ching et Sinsing. Hsiao-Ching a laissé tomber le travail de bureau dans la ville pour créer une ferme bio à la campagne, et en même temps elle s’est engagée dans un mouvement écologique du sud-est de Taiwan mené par Sinsing, jeune bergère d’origine aborigène.
Ces deux jeunes agricultrices, soutenues par des militants et des aborigènes, se sont battues contre un hôtel de luxe et le gouvernement local pendant longtemps. Leur détermination m’a impressionnée. J’étais également attirée par les histoires racontées par Hsiao-Ching sur la culture des aborigènes et sur sa ferme, mais cela ne me satisfaisait pas de rester en France pour illustrer ses récits. Alors j’ai décidé d’aller la voir dans son village pour noter ce que je verrais.
Je me suis positionnée comme les dessinateurs qui suivent une expédition. J’étais une observatrice, mais je me suis mise en scène avec les gens dans le récit. De cette manière, j’ai montré ma vision et ce que je ressentais quand je vivais dans le village de Hsiao-Ching.

Cet album se penche sur les problèmes éthiques et écologiques de la politique Taïwanaise, envers les aborigènes et les leurs territoires autour des problématiques du nucléaire et des dérives de la mondialisation sur les locaux, est-ce que le fait d’écrire en français vous a permis d’aborder ces sujets plus facilement ?
Li-Chin : Le français n’est pas ma langue maternelle, il ne m’est pas évident d’écrire en cette langue. Cependant, écrire en une langue étrangère me permettait de prendre une distance dans l’écriture. J’ai essayé de trouver les mots justes pour m’adresser aux lecteurs francophones.
Je remercie mon éditeur et ses collaboratrices des Éditions çà et là de m'avoir aidée à peaufiner mes textes.

Vous êtes également très impliquée dans le rapprochement des auteurs Taiwanais et Français, à travers des traductions, un fanzine, un blog, ... Pouvez-vous nous en dire plus sur cette volonté de transmettre et de faire des ponts entre ces deux cultures de la bande dessinée ?
Li-Chin : Le marché de la bande dessinée à Taïwan est largement dominé par le manga grand public depuis longtemps. Les éditeurs taïwanais majeurs ne traduisent que des titres connus et encouragent les jeunes auteurs de l’île à dessiner comme ces mangaka. On a l’impression que les dessinateurs et les lecteurs ont peu de choix en termes de lecture de bandes dessinées.
Personnellement, je ne trouvais pas ce genre de monopole sain. Au cours de mes études à Angoulême, j’ai été surprise par la diversité de la BD de la bibliothèque de la Cité de la BD. J’ai donc décidé de créer un blog pour parler de l’actualité de la bande dessinée et du cinéma d’animation européen. Je suis sûr que certains lecteurs et auteurs taïwanais sont curieux de découvrir d’autres formes de BD. Je n'ai pas attendu que les éditeurs et le gouvernement se réveillent.

Le fanzine Taiwan Comix que j’ai créé avec des amis a été présenté à l’équipe du Festival d’Angoulême en 2011, ensuite le Pavillon Taïwan a été officiellement créé par le gouvernement taïwanais. Angoulême ne reste plus un mythe pour certains connaisseurs taïwanais, les dessinateurs et la presse de l’île ont pu découvrir cet événement internationalement connu. J’ai également suggéré à des officiels de tisser un lien avec la Maison des auteurs d’Angoulême. Je suis ravie que le Ministère de la Culture de Taïwan ait enfin concrétisé ce projet.
Des auteurs taïwanais ont tenté de chercher leur chance en Chine, mais il y a des limites et des risques à travailler dans ce pays. La France me semble un marché plus rassurant et plus prévisible. En dehors de la traduction de la BD taïwanaise en France, j’espère que le Pavillon Taïwan à Angoulême et la résidence à la Maison des auteurs pourront aussi élargir les horizons des auteurs de l’île. En même temps, j’espère voir de plus en plus de BD françaises traduite à Taïwan. Taïwan et la France pourrait se rencontrer à travers le 9
ème art au-delà de l’affaire des frégates Lafayette.

Vous étiez l'une des lauréates du concours Jeunes Talents 2007 (voici l'œuvre primée). Quel souvenir gardez-vous de cette expérience et avez-vous de conseils pour ceux qui voudraient se lancer ?
Li-Chin : Cette sélection a été un cadeau tombé du ciel. En 2007, une maison d’édition taïwanaise m’a proposé de réaliser une histoire courte pour un recueil de BD ayant pour thème la capitale de l’île. Cela aurait été la première fois que je publiais chez un éditeur, c’était une chance à saisir. Or, le rédacteur en chef m’a annoncé que mon histoire n’avait été prise à la sortie du recueil. C’était un coup dur pour une auteure débutante comme moi à l’époque. Cependant, j’ai été informée en même temps que je faisais partie des 20 lauréats du concours Jeunes Talents d’Angoulême.
Cette nouvelle m’a redonné le courage de poursuivre le chemin de la bande dessinée. J’ai ainsi décidé de traduire moi-même les règlement du Concours en mandarin et d'encourager les jeunes auteurs taïwanais à y participer. Je suis ravie que certains l’aient tenté et qu'ils aient été sélectionnés. S’ils avaient participé à des concours de l’île, ils auraient eu moins de chance d’être primés. Le Ministère de la Culture de Taïwan a désormais pris le relais de ce travail.
Pour ceux qui aimeraient participer aux Jeunes Talents je pense au conseil que m'a donné l’ancien directeur de l’EMCA avant que je passe un concours : Reste telle que tu es et travaille.

Quels sont vos projets pour la suite ?
Li-Chin : Je suis en train d’écrire un nouveau projet basé sur mes expériences contre un bar bruyant. Il est situé juste au-dessous de mon appartement et diffuse de la musique forte dans la nuit quatre fois par semaine (avec des playlists sans intérêts). C’était dans ce genre de conditions que j’ai réalisé mes deux romans graphiques.
Je suis locataire d’un HLM d’une petite ville provinciale, et le bar est au rez-de-chaussée, mais le HLM n'informe jamais les locataires des nuisances sonores et des tapages nocturnes causés par ce bar lors de la visite des appartements.
Quand j’ai commencé à faire des démarches auprès de la mairie et de la police, j’ai eu l’impression de vivre une affaire kafkaïenne : les forces de l’ordre de la ville ont été obligées par leur hiérarchie de croiser les bras, ils attendaient que les victimes craquent et partent. Heureusement j’étais bien entourée, et je dessinais. Un dessin de Hokusaï m’a aussi donné le courage de bien tenir sous les pressions jusqu’à maintenant.
Le titre de ce projet sera 
Je veux simplement vivre en paix, il est soutenu par l’agence Ciclic de la région Centre-Val de Loire.